LE CULTE D'AMÉNOPHIS 1er
ET D'AHMES-NEFERTARI

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Le couple formé par le pharaon Aménophis 1er et sa mère, la reine Ahmes-Nefertari, associé ou séparément, a fait l'objet dans la région thébaine d'un culte à la fois officiel et populaire extraordinairement actif, dont l'évolution est étonnante : il ne commence qu'un siècle environ après leur décès, à la XIXe dynastie, et se poursuit pendant environ quatre siècles, jusqu'à la fin de la XXIe dynastie, avant de disparaître totalement : à l'époque ptolémaïque, il n'y a plus aucune trace des deux personnages.
Environ 130 tombes de particuliers ont été décorées au début de la période ramesside, parmi lesquelles 37% comportent dans leur décor une représentation royale au moins ; parmi celles-ci, 78% concernent Amenhotep I et/ou sa mère, la reine Ahmès-Nefertari ; dans seulement 22% des cas il s'agit d'un autre pharaon : Thoutmosis I, Thoutmosis III, Montouhotep-Nebhepetrê, Sethy I et Ramsès II, tous fondateurs de dynastie, libérateurs, ou grands soldats.
Les circonstances historiques, la personnalité du roi et de sa mère, leur action dans la restauration des cultes, la création de la "troupe" des ouvriers de Deir el-Medineh, la création de l'institution de l'Épouse du Dieu, la mise en forme du Rituel Divin Journalier des temples, l'érection d'un Temple de Millions d'Années situé à un endroit stratégique de la rive ouest sont autant de faits qui peuvent expliquer le succès du couple royal.
Nous commencerons par examiner le cas du roi, pour lequel nous sommes moins bien documentés, puis nous nous pencherons sur celui de sa mère et des associations possibles.


LE ROI AMÉNOPHIS (AMENHOTEP) 1er


Djeser-ka-Ra ("le Ka de Ra est puissant"), Amenhotep ("Amon est satisfait") est le second roi de la XVIIIe dynastie, fils d'Ahmosis et de la reine Ahmes-Nefertari, petit fils de la reine Ahhotep I. Son règne de presque 21 ans s'échelonne selon les auteurs entre 1483/1528 et 1504/1550 av. J.-C.
Les évènements historiques du règne sont assez mal connus. Globalement, le nouveau souverain a poursuivi la politique de son père, dont il a affermi et étendu l'héritage, notamment en terminant la remise en ordre du Delta après que les envahisseurs Hyksos en eurent été expulsés, et en envoyant des expéditions en Nubie et peut-être en Asie.
Comme son père, il a consacré l'essentiel de ses efforts architecturaux à la région thébaine, ce qui n'empêche pas de retrouver des traces de cette activité ailleurs. La poursuite de la remise en ordre des temples thébains a constitué un des grands axes de sa politique : restauration des édifices ruinés, reconstitution d'un clergé, relance des cultes, et sans doute création du "Rituel Divin Journalier" qui sera de rigueur dans les temples par la suite.
Dans toutes ces activités, il est efficacement secondé par sa mère Ahmes-Nefertari qui, très influente déjà pendant le règne de son mari Ahmosis, voit cette influence perdurer sous le règne de son fils.
Aménophis 1er épouse la reine Merytamon qui ne lui donne pas d'héritier. À sa mort, le changement de lignée s'accomplit en douceur, sans doute par l'action combinée du roi et de sa mère.
L'image très positive que laissera aux Égyptiens le pharaon Aménophis 1er, ainsi que la famille des libérateurs, notamment Kamosis et Ahmosis, est largement due à ces deux femmes hors du commun que sont les reines Ahhotep et Ahmes-Nefertari.

1)- L'activité architecturale d'Aménophis 1er à Thèbes

Nous citerons :
la chapelle dite d'albâtre (calcite) "Amon dont les monuments sont durables", qui se trouve dans l'enceinte du temple de Karnak ( vue wikicommons). D'autres travaux ont également été réalisés à Karnak, mais peu ont survécu ( vue).

"L'édifice funéraire" d'Aménophis 1er sur le site de Deir el-Bahari ( plan de situation)
On sait très peu de choses sur lui, sinon sa destination funéraire dont témoigne la proximité du temple de Montouhotep : l'aspect de l'édifice, son nom et sa fonction restent hypothétiques ; on sait néanmoins qu'on y accédait par une longue rampe bordée de colosses osiriaques. Mais cette construction se trouvait sur l'emplacement choisi par la reine Hatchepsout pour y élever son temple funéraire. L'architecte Senenmout fait donc tout raser, et remploie quelques blocs dans la terrasse médiane.

Le temple de Millions d'années d'Ahmes-Nefertari (Men-set) sera traité plus loin.
Il a été édifié par Aménophis 1er pour sa mère ; le roi y est mentionné, notamment par des blocs évoquant un jubilé (heb sed), dont la réalité est douteuse puisque le souverain n'a pas atteint les trente années de règne théoriquement nécessaires (mais on connaît plusieurs cas où ce délai n'a pas été respecté).

2)- Le culte d'Aménophis 1er à Deir el-Medineh

Le culte d'Aménophis 1er est le plus long de tous les cultes royaux. Il est presqu'exclusivement thébain, bien qu'on en trouve d'autres traces, notamment en Abydos. Il est particulièrement développé dans le village des artisans de Deir el-Medineh.
Sur l'image de gauche on peut voir le cintre d'une stèle dédiée par l'artisan Parahotep à la triade Amon-Ra, Meretseger et Aménophis 1er.
À droite, une autre stèle du musée de Turin, consacrée par Amenemipet et son père Amennakht au couple royal (en cliquant sur l'image vous agrandissez toute la stèle, en cliquant ICI vous voyez le cintre).

Aménophis 1er apparaît aux yeux des artisans comme leur premier bienfaiteur, celui qui a créé "la troupe" des ouvriers pour le creusement et la décoration de la sépulture royale au pied de la montagne thébaine. Toutefois, il n'est pas le fondateur du village lui-même, qui sera le fait de son successeur, Thoutmosis I.
Pour des raisons qui restent mal comprises, ce n'est qu'à l'époque post-amarnienne qu'Aménophis 1er est vraiment célébré comme le dieu et le patron de la nécropole royale toute entière, et devient plus spécifiquement LA divinité protectrice du village de Deir el-Medineh et de ses occupants (Valbelle).

Le plus grand nombre de représentations du souverain se trouvent sur des stèles ou sous forme de statuettes privées comme celle qui se trouve au musée du Louvre, mais aussi sur des linteaux ou des montants de portes, des colonnes ou des piliers, du mobilier, et, bien sûr, sur les parois des tombes. Les plus anciennes sont celles de la tombe de Khabekhnet (fils de Sennedjem) et datent du règne de Ramses II ; il y en a différents exemples dans ces deux pages, et la tombe sera bientôt dans son intégralité sur OsirisNet. Un autre exemple magnifique provient d'un fragment d'un certain Kynebou (courtoisie British Museum).

exemple de pièce de bois appartenant peut-être à un palanquin. Provenance Deir el-Medineh. Musée de Turin.
Photos : Hans Ollermann ( Flickr) et Massimo Moreni ( khekeru.ch)

Aménophis 1er bénéficie d'un sanctuaire près du village, qui abrite une de ses statues. Il se trouve sur une terrasse au-dessus du temple ptolémaïque dédié à Hathor ( plan). Le sanctuaire initial était de petite taille, et il est difficile de cerner ses limites actuelles. Lenka Peacock en a retrouvé quelques arasements ( vue lap_01 et vue lap_02).

Le culte du souverain est assuré par les ouvriers eux-mêmes, du moins certains d'entre-eux. Ces charges se transmettent à l'intérieur de quelques familles, qui en sont auréolées d'un prestige particulier. Ce clergé est le plus abondant et le plus diversifié du village ; il comporte (Valbelle) quelques prophètes ou premiers prophètes, de nombreux prêtres-ouab, un prêtre lecteur, un "aAna" (?), un porte-éventail et deux Smsw.
Lors des processions, la statue est portée sur les épaules de huit prêtres, et suivie par l'ensemble de l'équipe (image ci-contre, provenant de la tombe TT2 de Khabekhnet).

Les prêtres servent aussi d'intermédiaires lors des consultations oraculaires, qui concernaient surtout des litiges de propriété, des problèmes de carrière, et on imagine tout le pouvoir que cela leur conférait dans une communauté restreinte. La procédure nous est connue : le consultant se poste sur le passage, ou à un point d'arrêt de la statue, et pose sa question en l'introduisant par "Viens à moi mon bon maître" ; le dieu répond en exercant sur les porteurs une force invincible les obligeant à faire avancer, reculer ou pencher la statue. La demande pouvait aussi être écrite sur des ostraca ou des morceaux de roseaux, le dieu manifestant son choix en se dirigeant vers l'un d'eux. Cet oracle, qui ne se rendait pas uniquement les jours de fête, était extraordinairement populaire, témoin du peu de confiance qu'avaient les gens dans l'autorité civile... Il est probable que, dans la grande majorité des cas, les porteurs étaient persuadés d'avoir ressenti quelque chose et agissaient en leur âme et conscience. Mais les avis rendus ainsi étaient plus ou moins arbitraires (quand ils n'étaient pas malveillants) ; mais n'oublions pas la souplesse de la religion égyptienne : si un plaignant n'était pas content de la réponse du dieu Aménophis (ou de n'importe quel autre) il pouvait demander à renouveler la consultation, ou aller voir un autre dieu !

Des fêtes en l'honneur d'Aménophis 1er se déroulaient au moins quatre fois l'an, et ont même donné son nom à un mois : Pa-em-Amenhotep ("celui d'Amenhotep"), grécisé en Phamenoth. La fête de son couronnement sera célébrée jusqu'à la fin de l'époque ramesside.
Lors de ces cérémonies avaient lieu entre autres différentes "navigations" devant certains édifices, ou d'un édifice à l'autre. Rappelons qu'à l'époque existait un riche réseau de canaux, et que chaque temple ou fondation funéraire était reliée au Nil et disposait d'un débarcadère.
Les représentations dans les tombes suggèrent que l'on sortait la statue du roi - à laquelle on associait ou non celle de sa mère - lors de différentes fêtes réparties sur l'année. Un bon exemple est fourni sur l'image de gauche, une peinture de Nina de Garies Davies, d'après la tombe TT19 d'Amenmes ; on y voit la statue du roi qui arrive devant le pylône d'un temple.
Il existe plusieurs sanctuaires différents dans la région thébaine, qui possèdent chacun leur propre statue du souverain. Chez les particuliers aussi on peut trouver dans la pièce principale des maisons, de petites statuettes à l'effigie du roi.
Par contraste, la reine Ahmes-Nefertari ne bénéficie ni d'un clergé, ni d'un sanctuaire dans le village ; elle doit se contenter d'une des "chapelles de corporation" consacrées aux divinités locales. Les artisans l'associent aux fêtes de leur saint patron Aménophis beaucoup plus qu'ils ne lui rendent un hommage personnel.

3)- Représentations du souverain (Cerny)

Aménophis 1er peut être invoqué sous trois forme : Aménophis "du Village" , forme du roi défunt spécifique à DEM, où se trouvait sa statue ; Aménophis "aimé d'Amon" ; Aménophis "de la cour". Cette dernière forme est plus spécifique de ses relations avec Ahmes-Nefertari.
Le souverain est représenté sous deux formes principales, qui correspondent sans doute à deux aspects de sa statue de culte : avec la couronne bleue ou avec un serre-tête.
Ce dernier cas est le plus fréquent ( dessin de Cerny). Le bandeau de tête se prolonge vers l'arrière sous forme de deux bandes raides. Il est généralement orné d'un uraeus. Parfois il est surmonté par des cornes de bélier entourant un disque solaire, avec deux plumes et un uraeus à l'avant.
Il existe de rares occurrences où le roi est celui qui offre et non celui qui reçoit, comme par exemple chez Neferabet TT5 ( vue is_15). Il arrive, comme dans la TT2 de Khabeknet, qu'on trouve associées différentes représentations du souverain (voir les deux images à droite et à gauche).
Paradoxalement, nous ne disposons que de très peu de documents datant de la XVIIIe dynastie, la quasi-totalité datent de l'époque ramesside. Ainsi, grâce à des critères stylistiques et épigraphiques, on a pu établir que la magnifique statue en calcaire peint d'Aménophis assis du musée de Turin ne date pas de la XVIIIe dynastie comme on le pensait, mais que c'est une réplique ramesside de la statue initiale ( museoegizio).

4)- La tombe d'Aménophis 1er

Aménophis 1er est le premier souverain égyptien du Nouvel Empire a avoir, dans un effort vain pour empêcher le pillage, séparé son Temple de Millions d'Années de sa sépulture.

L'emplacement de la tombe fait l'objet de discussions en égyptologie depuis la fin du XIXe siècle. On ignore encore aujourd'hui où elle se trouve précisément ; sur les trois tombes suspectées (voir l'article très complet de Willockx), deux restent en lice.
La tombe KV 39 est la plus anciennement citée (voir TMP).
Elle se trouve sur un plateau, au-dessus de la Vallée des Rois, au pied de la cime thébaine.
La seconde candidate est K93.11
Elle se situe, avec deux autres grandes tombes également non décorées, sur la crête de la colline de Dra Abou el-Naga, donc à proximité de l'ancienne nécropole des souverains thébains de la XVIIe dynastie. Daniel Polz, qui a étudié à nouveau le monument entre 1993 et 2000 est convaincu qu'il s'agit de la tombe commune du roi et de la reine Ahmes-Nefertari (voir DAI).

La momie d'Aménophis 1er a été retrouvée dans un sarcophage réutilisé, déposé à la XXIe dynastie par les prêtres d'Amon dans la fameuse "cachette" de Deir el Bahari (DB 320). C'est la seule dépouille royale sur laquelle était inscrit "Jt n Kmt", "(le) père de l'Égypte". Elle se trouve au musée du Caire, toujours dans ses bandelettes, le visage recouvert d'un masque en bois orné d'un uraeus et d'une perruque ( voir image).

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