PETITE INTRODUCTION SUR LES DIEUX EGYPTIENS

... Il convient d'être très prudent en pareille matière et de ne pas songer encore à atteindre à la connaissance parfaite des conceptions religieuses antiques, même en avancant à l'appui d'une thèse les arguments les plus convaincants en apparence.
Gustave Jéquier
Parler de "la" religion de l'égypte ancienne peut sembler un non sens. Sur près de 4000 ans d'évolution, les idées religieuses ont en effet considérablement varié, et il serait plus judicieux de parler "des" religions égyptiennes.
Cependant il existe des fils conducteurs, de grandes idées de base qui sont restées suffisamment stables grâce au conservatisme fondamental de la civilisation égyptienne pour permettre de proposer une approche raisonnée. C'est ainsi que la conception des Dieux fait partie de ce groupe.

L'homme égyptien est entièrement dépendant pour sa survie de la nature et des conditions géoclimatiques spécifiques à la vallée du Nil. L’impossibilité pour lui de comprendre les causes des phénomènes et évènements naturels s’accompagne d’une incapacité à agir sur eux.

Ne pouvant les comprendre, il va les décrire sous forme d’entités divines, qui associeront chacune une personne et une fonction.
L’exemple type est celui du ciel : il peut être représenté comme une voûte, rappellant sa réalité physique, mais aussi comme une femme (Nout) ou comme une vache (Hathor) puisque la fonction du ciel est de remettre le soleil au monde chaque matin.

Papyrus, stèles, temples et statues ne cessent de parler des Dieux de l'égypte et fournissent d'innombrables renseignements à leur sujet. Mais quel désordre dans cette abondance!
Claude Traunecker
Mais ce n’est pas tout. Il faut aussi que la divinité soit incluse dans l’ordre égyptien, dans un groupe social reconnu, celui des dieux.
Pour cela , il va falloir représenter le dieu comme un être humain, l’anthropomorphiser, le faire devenir une "personne divine".
Il faut aussi lui donner un nom, ce qui va permettre d’entrer en contact avec lui.
La représentation du dieu combine souvent un corps humain (sa personne) et une tête constituée par un animal voire par un objet, vecteur de la fonction qu’on souhaite lui voir exercer à un moment donné et dans une situation spécifique.
Il ne faut pas croire qu'une représentation animale a une signification univoque. Elle recouvre souvent tout un monde de signification.
Ainsi, le bélier sera pris comme image de fertilité virile dans certaines circonstances, et comme représentation du Ba de Ré ailleurs. Le monde des serpents recouvre aussi des entités aux significations extrêmement diverses.

Une représentation de dieu égyptien doit donc être comprise comme une icône, mais à laquelle on ne pourra pas entièrement se fier pour savoir à qui l’on a affaire.
En effet, les fonctions sont interchangeables, une divinité pouvant emprunter une fonction à une autre ou cumuler des fonctions différentes qui ne lui sont pas dévolues à l’origine.
Ainsi, en regardant une image de dieu égyptien, il faut toujours chercher des éléments complémentaires, et en particulier son nom, pour l’identifier.

... Supprimons les dieux du monde égyptien et il ne reste qu'une coquille sombre, inhabitée, ne méritant pas la moindre étude.
Erik Hornung
Les dieux sont responsables, par leur fonctions, de la survenue des manifestations bénéfiques ou non de la nature. L’homme est donc sous leur dépendance totale et doit absolument pouvoir influencer leur comportement pour se les rendre favorable.
Selon le mode de pensée traditionnel de la réciprocité ("on agit pour qui a agit"), les mondes humains et divins sont interdépendants. Les hommes ont besoin des dieux, mais les dieux ont tout autant besoin des hommes. C’est là la base du système cultuel.
En effet, si le culte ne leur est plus rendu, si les offrandes ne leur sont plus présentées, les dieux déperissent et meurent. Car les dieux égyptiens sont mortels!
Et force est de constater que cette conception pour le moins originale s’est révélée juste : lorsque, vers le Vème siècle de notre ère, les temples vont finir par tous se fermer sous la pression du christianisme triomphant, les anciens dieux qui avaient gouverné le double pays pendant presque 4000 ans seront oubliés, délaissés et donc disparaitront de fait…

Ainsi le culte divin est une obligation. Il s’adressera soit à la personne soit à la fonction du dieu.
Il faut comprendre les Dieux de l'égypte comme des hiéroglyphes décrivant les forces qui animent l'Univers
Isabelle Franco
Le culte à la personne divine est spécifique, et représente le culte originel de la divinité. Par définition il ne s’applique pas à une autre divinité.
Pour compenser ce particularisme, que l’ordre égyptien n’apprécie guère, apparaît parallèlement un culte à la fonction, qui sera plus ou moins uniformisé dans tout le pays puisque les fonctions peuvent être interchangeables : c’est le culte divin journalier.

Le culte est rendu dans le temple, traditionnellement décrit par les égyptologues comme un microcosme magique, par un ensemble de fonctionnaires spécialisés : les prêtres. Sauneron et Yoyotte ont proposé l'analogie avec une "centrale nucléaire": un endroit isolé, protégé ("Djeser") où sont confinées les gigantesques forces divines que l'on met en branle; un endroit qui doit resté absolument séparé du monde commun car l'irruption de celui ci dans ces processus serait susceptible d'entraîner une catastrophe cosmique.

Le rôle des prêtres est d’assurer, par les actes et récitations appropriés, le fonctionnement de la machine divine, afin que celle ci ne s’arrête pas, que les forces du chaos toujours menacantes à la périphérie de la création soient repoussées, que demain matin le soleil renaisse de l’horizon pour dispenser lumière et chaleur aux hommes.
Le culte est rendu devant des représentations matérielles du dieu: statues, bas reliefs et peintures, innombrables, sont là pour matérialiser sa présence.
La statue divine principale, celle qui résidait dans le naos du temple, était cependant de nature différente des autres: elle contenait vraiment une parcelle du Dieu, et représentait donc une idôle au sens premier, tandis que les autres représentations sont des icônes. A son niveau existe donc une sorte de trou dans le mur ailleurs infranchissable qui sépare le monde des dieux de celui des hommes. On comprend donc toutes les précautions prises autour de la statue: si on y portait atteinte, ce serait un sacrilège, aux conséquences potentiellement terribles.

Les dieux ont également constamment besoin qu’on leur rappelle qui ils sont, à quoi ils servent, et qu’on les incite à agir.
L’intermédiaire, celui qui réalise la communication entre le monde humain et le monde divin, c’est le Pharaon. C’est lui qui est représenté en train d’officier sur les parois de tous les temples d’Egypte. Les prêtres sont simplement ses délégués dans cette fonction.
Remarquons que, même si la foi a certainement été grande dans l’Egypte ancienne (Hérodote parlait des égyptiens comme des " plus religieux de tous les hommes ") la fonction sacerdotale n’impliquait en soi aucune adhésion personnelle au dieu que l’on servait. Cela ne posait certainement aucun problème à un prêtre d’Amon à Karnak de servir Aton si le roi, dont il était le délégué, le lui ordonnait.

Il n'y a personne ayant voyagé dans la jungle des monographies egyptologiques  ou des articles sur la religion qui ait pu trouver une synthèse qui permette de définir l'Essence des Dieux et Déesses du panthéon pharaonique
Georges Hart
L'égyptien n’aime pas l’abstraction et n’a pas imaginé la transcendance.
Il a besoin d’un support matériel à sa dévotion. Le même principe explique le foisonnement de ces supports dans les tombes royales ou de particulier.
En effet, selon un principe de magie symphatique, toutes ces représentations existent et s’animent vraiment dans un au delà, un autre monde absolument aussi tangible dans l’imaginaire égyptien que le monde que nous percevons. Ces mondes "parallèles" sont aussi "vrais" l’un que l’autre. On pourrait les appeler le sensible et le parfait.
Dans le monde sensible, celui de tous les jours, tout peut arriver, bon ou mauvais. Par contre ce que les égyptiens ont représenté sur leurs monuments d’éternité (temples, tombes), c’est un monde imaginaire idéalisé, un monde parfait: les plantes y sont géantes, la chasse et la pêche sont abondantes, il n’y a pas de sauterelles ou de mauvais Nil qui détruise les récoltes entrainant la famine. Pharaon y abat tous ses ennemis dans une suite ininterrompue de victoires militaires. C’est le monde de la Maat triomphante.

L'écrit est bien l'outil de la révélation et permet d'accéder au monde des Dieux
Dimitri Meeks
Les dieux sont multiples et partout dans l’ancienne Egypte. Ils sont tellement impliqués dans toutes les choses de la vie que les anciens égyptiens n’avaient pas de mots équivalent a notre mot "religion", puisque ce dernier suppose une dichotomie entre vie profane et vie sacrée.
La religion égyptienne est fondamentalement polythéiste, et ce jusqu’à sa disparition.
On a proposé de voir une arrière pensée monothéiste dans la classe des élites sacerdotales tandis que le peuple serait idolâtre (par exemple par Drioton), mais cela ne repose sur aucune preuve convaincante.
Certes, on trouve dans les textes égyptiens des expressions du type "nTr=j pw", "mon Dieu" au singulier, mais elles désignent en fait le dieu du nome, de la ville, ou celui que le fidèle a choisi comme son protecteur particulier qui est tellement évident qu'il n'est nul besoin pour lui de le nommer.
Remarquons aussi que nous ignorons quasiment tout de la foi réelle de l’égyptien, de la religion populaire. Rien n’autorise à penser qu’elle ait différé fondamentalement de celle des clergés.
S’agissant d’une religion à mystère il est toutefois évident qu’il existait des gradations, et des rites initiatiques dans les temples. Nous ignorons tout quant à leur contenu.

L’épisode amarnien ne modifie pas cette analyse. Akhenaton a essayé de simplifier une religion qu’il jugeait trop complexe, mais n’a pas voulu supprimer les formes divines. Par exemple le nom développé de son dieu " unique " Aton est en fait " Ré-Horakhty-qui-jubile-dans-l’horizon-sous-son-nom-de-Shou ", et fait donc référence à trois divinités du panthéon. Il est certes possible qu’à titre personnel le monarque ait vraiment ressenti son dieu comme unique, mais rien ne le prouve.
En tout état de cause, cette croyance trop différente de la tradition, n’a jamais diffusé autour du roi et s'est éteinte avec lui.

Quiconque veut établir une religion comme un clair édifice de pensée lui ôte ce qui constitue proprement son souffle vital, le côté mystique et métaphysique
Adolphe Erman
A la différence des religions révélées qui n’offrent qu’une vérité, écrite dans un Livre immuable auquel le fidèle doit adhérer sans restriction, en Egypte on trouve une pluralité des approches du divin. Aucune n’exclut l’autre, car aucune n’a la prétention d’être complète. Chacune apporte sa vision qui s’ajoute et ne remplace jamais la précédente.
Ceci explique bien pourquoi rien de ce qui a été un jour sacré ne doit complètement disparaître : on construit un nouveau temple sur les fondations d’un autre plus ancien dont on conserve pieusement les structures. On glose sur les gloses précédentes d’un texte sacré, au prix parfois de contradictions qui nous semblent incompatibles. Mais cela ne posait aucun problème à l’esprit égyptien. On trouvait une nouvelle explication, ou on laissait l’apparente contradiction .
Ainsi chaque ville, chaque temple pouvait avoir son dieu créateur, différent de celui du temple voisin, sans que cela n’émeuve personne.
Je ne peux m'empêcher de penser que [avec le polythéisme] nous avons aussi perdu quelque chose, une certaine ouverture, une humilité
Othmar Keel
Les divinités d’origine étrangère pouvaient aussi être assimilées sans problème, et se voir doter de grands centres de culte comme cela a été le cas dans le delta pour des divinités d’origine asiatique comme Baal ou Astarté.
Nulle guerre de religion dans l’ancienne Egypte.
Les égyptiens devaient faire la démarche vers le divin qui était immanent et partout présent dans le monde sensible.
L’effort est louable, mais la forme spécifique qu’il a revêtu en Egypte n’a pas toujours été comprise par les savants modernes pour qui le polythéisme s’accompagnait d’un jugement de valeur négatif.
Ni même par les grecs, pourtant polythéistes, et qui nous ont transmis la majorité des écrits mythologiques qui nous soient parvenus. N’étant pas initiés, les fondements de la théologie égyptienne leur échappaient largement, d’où les railleries qu’on retrouve chez un Hérodote, ou un Diodore de Sicile, reprochant par exemple à l’égyptien d’adorer des dieux à tête de chien.
A leur décharge, dans l’Egypte de l’époque tardive, qui a subi de multiples invasions, une tendance à la zoolatrie semblait s’être développée, les niveaux supérieurs de la religion restant cantonnés dans les temples où les prêtres conservaient intactes les traditions.

... Les Dieux existent. C'est le postulat qu'implique toute étude en histoire des religions.
Françoise Dunand
Au total, aborder les dieux égyptiens suppose que nous fassions un effort pour gommer autant que faire se peut notre propre culture judéo-chrétienne et notre logique rationnalisante. Et que nous le fassions avec humilité.
Si nous les regardons avec sympathie et essayons de les ressentir autant que de les expliquer, nous avons une chance de les mieux appréhender.

Pour reprendre Bernhardt Lang : " (dans le polythéisme)…le plus souvent l’homme est à même de s’allier les puissances environnantes. Il se sait alors en sécurité au milieu de forces bienveillantes. Voilà ce qui lui procure ce sentiment de sécurité qui nous fait généralement défaut à nous, les homme d’aujourd’hui. Qui comprend les Dieux ne peut que regretter que leur monde soit révolu".

... Qui comprend les Dieux ne peut que regretter que leur monde soit révolu
Bernhardt Lang
Paradoxalement, c’est l’explosion de ce que nous avons tendance à considérer comme la Religion, incarnée par les monothéismes dogmatiques en général, et ici par le christianisme, qui sonnera le glas de la religion traditionnelle de l'Ancienne égypte, de cette religion naturelle qui avait jusque là intégré l’homme égyptien dans un ensemble social et politique d’une durée sans égale dans l’histoire de l’humanité.

Sommes nous sûrs qu'il s'agit d'un réel progrès spirituel?


Bibliographie sommaire
  • ERMAN Adolphe: La religion des égyptiens, Payot, 1937
  • JÉQUIER Gustave: Considération sur les religions égyptiennes, A la Baconnière, 1946
  • HORNUNG Erik, Les Dieux de l'égypte-Le Un et le Multiple, Le Rocher,1971
  • HORNUNG Erik, L'esprit du temps des Pharaons, Philippe Lebaud, 1996
  • BICKEL Suzanne, La Cosmogonie égyptienne avant le Nouvel Empire, OBO, 1994
  • MEEKS Dimitri, FAVARD-MEEKS Christine, La vie quotidienne des Dieux égyptiens,    Hachette, 1993
  • DUNAND Françoise-ZIVIE COCHE Christiane, Dieux et hommes en égypte, Armand Colin, 1991
  • BARUCQ André-DAUMAS François, Hymnes et prières de l'égypte Ancienne, Cerf, 1980
  • TRAUNECKER Claude, Les Dieux de l'égypte, Que sais-je? PUF, 1992
  • GOYON Jean-Claude, Rituels funéraires de l'Ancienne égypte, Cerf, 1997
  • BARGUET Paul, Le Livre des Morts des anciens égyptiens, Cerf, 1967
  • FRANCO Isabelle, Petit dictionnaire de mythologie égyptienne, Entente, 1993
  • FRANCO Isabelle, Rites et croyances d'éternité, Pygmalion, 1993
  • ASSMAN Jan, Mort et au-delà dans l'égypte Ancienne, Rocher, 2003
  • SAUNERON Serge, Les prêtres de l'Ancienne égypte, Perséa, 1988
  • KEEL Othmar, Entretiens, Le Monde de la Bible, N°167, septembre-octobre 2005
  • Sites internet

    Une grande prudence s'impose car il existe de nombreux sites traitant de manière parfois calamiteuse des Dieux Égyptiens. Je vous recommande les sites référencés sur Egypt Ring
    Page réalisée par Thierry Benderitter
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