La recension la plus complète
du mythe d'Osiris que nous connaissions est celle de Plutarque,
dans son De Iside et Osiride (1). On connaît le stratagème
utilisé par Seth et ses comparses, et on sait comment
les conjurés, ayant enfermé Osiris par ruse
dans un coffre exactement à sa mesure, le jetèrent
à la mer, épisode que Plutarque est le seul
à rapporter (2) Alors commencèrent le deuil
et la quête d'Isis (Isis et Osiris, 14-18) qui se rendit
jusqu'à Byblos pour chercher le coffre renfermant le
corps de son époux.
S'étant échoué sur le rivage, il avait
été enveloppé par un buisson (tamaris
ou érica) devenu un arbre si merveilleux que le roi,
ébloui par sa beauté, en avait fait une colonne
de son palais. Après maintes péripéties,
la déesse put enfin récupérer le corps,
l'embrasser et le pleurer. Puis, voulant se rendre auprès
de son fils Horus, elle déposa le coffre dans un lieu
retiré du Delta. C'est là que Seth le trouva,
"une nuit qu'il chassait avec sa meute au clair de lune"
et le coupa en quatorze morceaux qu'il dispersa dans les marais
(Isis et Osiris, 18). Isis entreprit alors une nouvelle quête
et, retrouvant un à un les morceaux du corps d'Osiris,
les ensevelit dans les différentes villes d'Egypte.
Tel est en substance le récit de Plutarque. Il souligne
qu'il en a supprimé "les épisodes choquants,
comme le démembrement d'Horus et la décollation
d'Isis" (Isis et Osiris 20), deux épisodes de
la lutte d'Horus contre Seth, lorsqu'Horus cherchait à
récupérer l'héritage de son père.
Il en a surtout occulté l'essentiel : la mort d'Osiris.
Enfermé vivant dans un coffre et jeté à
l'eau, il n'est nulle part dit "mort". Sa mort n'est
évoquée que par allusions : "cet événement",
"ce malheur" (Isis et Osiris, 14). Quand Isis ouvrit
enfin le coffre, dans "le premier endroit désert",
"dans la solitude, son visage pressé contre celui
d'Osiris, elle étreignit le corps, et elle pleurait".
Chez Diodore de Sicile, le terme, plus brutal, reste vague
: "fait disparaître". C'est seulement quand
Seth retrouve le corps qu'il porte la main sur lui et le coupe
en quatorze morceaux.
Le nombre de morceaux du corps d'Osiris varie selon les sources
de quatorze à quarante-deux. Les deux versions du Papyrus
Jumilhac mentionnent quatorze morceaux collectés par
Isis en douze jours, ce qui correspond à la durée
de la fête du labour (3) . Selon Diodore de Sicile (l,
21,2),Typhon "découpa le corps de sa victime en
vingt-six morceaux", un par conjuré. On donna
à chacun une apparence momiforme avant de l'ensevelir.
Enfin, la géographie sacrée d'Edfou mentionne
autant de morceaux que de nomes, soit quarante-deux. Le
corps démembré d'Osiris, dont l'inondation
refait l'unité, se confond ainsi avec la terre d'Egypte
(4). Ici, les quatorze morceaux représentent sans
doute ceux qui sont retirés à la lune, dans
la phase descendante, jusqu'à sa disparition totale
(5), la quête d'Isis et la reconstitution du corps
illustrant, au contraire, la phase ascendante, jusqu'à
la réapparition de la pleine lune, complète,
reconstituée - l'œil oudjat.
Le récit de Plutarque comporte donc les éléments
suivants :
*La "première mort", induite, puisque Osiris
est enfermé vivant dans le coffre ensuite jeté
à l'eau, d'où la conclusion, communément
admise, qu'il était mort par noyade.
*La première quête d'Isis, jusqu'à Byblos,
à la recherche du corps.
*La "seconde mort" d'Osiris, coupé en morceaux
par son frère Seth, morceaux encore une fois jetés
dans le Nil.
*La deuxième quête d'Isis qui collecte les
morceaux du corps de son époux et les ensevelit séparément
ou ensemble, selon les traditions (Isis et Osiris, 20-21).
Chemin faisant, "d'une union posthume d'Osiris avec
Isis naquit un enfant venu avant terme et faible des membres
inférieurs, Harpocrate " (Isis et Osiris, 19),
sans que l'on sache à quel moment eut lieu exactement
cette naissance, ni quel est le rapport entre ce jeune Harpocrate
("Horus l'Enfant") et le petit Horus "élevé
à Bouto" auprès duquel s'était
rendue Isis, abandonnant le coffre, cette nuit funeste où
Seth découvrit le cadavre.
L'intérêt essentiel du récit de Plutarque
est de proposer une relation suivie du mythe, et c'est en
cela qu'il se distingue des sources égyptiennes.
En effet, si la plupart des éléments sont
présents dès les Textes des Pyramides, ils
y font l'objet de mentions éparses, sans constituer
un récit suivi. Que nous apprennent donc les plus
anciens textes égyptiens sur la mort d'Osiris?
Le récit du complot n'y figure pas, non plus que
dans les autres sources égyptiennes. Il y a peut-être
cependant une allusion au § 184, où Osiris est
désigné comme celui qui a été
"mis en coffre (deben), en boîte et en sac".
Le "beau coffre magnifiquement ouvragé"
de Plutarque évoque indéniablement un sarcophage.
La version égyptienne apporterait une précision
supplémentaire en mentionnant la triple enveloppe
: sarcophage extérieur, sarcophage
intérieur, et linceul. Que ce coffre ait été
jeté à l'eau n'apparaît pas non plus.
Cependant, Osiris
est mis à deux reprises en rapport avec l'eau.
1. Osiris N, prends cette eau fraîche, rafraîchie
pour toi auprès d'Horus, en ce tien nom de Celui-qui-est-issu-de-l'eau-fraîche.
Prends les humeurs issues de toi.
Horus a fait que soient assemblés pour toi les dieux,
depuis le lieu d'où tu pars.
Horus a fait que te soient assignés (ses) enfants,
depuis l'endroit d'où tu dérives ' (§
24 et 766).
2. Horus a assemblé pour toi les dieux.
Ils ne peuvent s'éloigner de toi depuis le lieu d'où
tu es parti.
Horus t'a assigné les dieux.
Ils ne peuvent s'éloigner de toi depuis le lieu d'où
tu as dérivé (6615).
Cette deuxième occurrence remplace la référence
à l'eau fraîche par un jeu de mots sur bj3,
"s'éloigner", mais aussi "espace céleste",
"firmament liquide dans lequel le dieu soleil nage
ou sur lequel le mort voyage" (Wb l, 439, 6-8). Il
s'agit toujours de la source de vie, l'eau fraîche
dans laquelle se plonge la divinité (Rê, Osiris),
en prélude à la (re)naissance.
Ainsi, un texte comme celui de la formule 353 des Textes
des Sarcophages, "Puisses-tu me permettre de disposer
de l'eau comme Seth disposa de l'eau quand il commit un
vol contre Osiris, cette nuit de la grande tempête
!" (CT IV, 396a-b), fait allusion au cataclysme déclenché
par la mort d'Osiris, mais oppose, surtout, les eaux brutales
de l'orage dont Seth est le maître aux eaux fécondantes
- les humeurs - qui sourdent du corps d'Osiris.
Cette eau n'est pas celle qui a "noyé"
Osiris, lui donnant la mort, mais l'eau en mouvement de
l'inondation, qui "noie" la terre d'Egypte, et
c'est en ce sens qu'il faut comprendre la "dérive"
du corps d'Osiris, que celui-ci soit dans le coffre ou pas.
Cette idée est d'ailleurs reprise par le sarcophage
du Moyen Empire, tout à la fois réceptacle
contenant le corps
maison, et bateau, puisque ses longs côtés
ouest et est sont appelés respectivement parois de
"bâbord' et de "tribord" (7).
Pas davantage que Plutarque, donc, les documents égyptiens
n'attribuent la mort d'Osiris à la noyade.
Au contraire, les Textes des Pyramides sont très
précis et insistent sur la violence de Seth: Osiris
a été frappé, jeté à
terre, lié, tué, découpé en
morceaux. Selon le contexte, on trouve deux champs lexicaux
différents : le premier met le geste de Seth en rapport
avec le lieu de la découvert d'Osiris. le second
se réfère au rituel de sacrifice.
Dans le premier cas, les expressions les plus courantes
sont "jeté / placé / tombé"
sur le flanc,
selon que l'on veut faire ressortir le geste de Seth ou
son résultat, c'est-à-dire les modalités
de la découverte du corps d'Osiris. La plupart des
occurrences utilisent un terme neutre, le verbe rdj, "placer",
"mettre", voire pas de verbe du tout :
3. Geb est venu (...). II l'a (Osiris) trouvé placé
sur le côté à Gehest(y) (§ 1033b-c).
4. Osiris a été placé sur le côté
par son frère Seth. (Mais) celui qui est à
Nedit bougera, (car) sa tête a été remise
en place par Rê (§ 1500a-b).
5. [...], dit Isis. "J'ai trouvé", dit
Nephthys, (quand) elles ont vu Osiris sur le côté
depuis la rive de [Nédit] (§ 2144a-b).
6. Ta fille (...) qui t'avait trouvé sur le côté,
au-delà de la rive de Nedit (§ 1008). Mais d'autres
évoquent une action violente :
7. Tu es allée à la recherche de ton frère
Osiris, (après que) son frère Seth l'eut poussé
sur le côté de ce côté-là
de Gehesty ( 972a-b).
8. Isis est venue ; Nephthys est venue. L'une de l'ouest,
l'autre de l'est. L'une en sterne, l'autre en milan. Elles
ont trouvé Osiris (comme) son frère Seth l'avait
étendu (ndj) à terre à Nédit
(§ 1255-1256a-b).
9. Ce Grand est tombé sur le côté ;
il est étendu, Celui qui est à Nédit
(§ 819a).
10. Ce Grand est tombé sur le côté.
(Mais) Celui qui est à Nédit bougera, (car)
sa tête a été remise en place par Ré(§
5721a-c).
Dans ce dernier exemple, le déterminatif de l'animal
de sacrifice à la fin du verbe "tomber",
dans la version de Téti, est particulièrement
éloquent. Cependant, le choix des formulations est
essentiellement fonction d'un jeu de mots sur le lieu du
drame.
La tradition le situe tantôt à Nédit,
tantôt à Gehesty (5-6, 8-10 d'une part, 3 et
7 de l'autre). Gehesty forme jeu de mots avec la position
d'Osiris "sur le côté", "sur
le flanc", Nédit avec le verbe "étendre"
(8). Des traditions ultérieures donnent d'autres
lieux, situés la plupart du temps en Basse-Egypte
ou à la limite de la Haute et de la Basse-Egypte.
Ces différents lieux, désertiques, comme l'indique
le déterminatif des trois collines, n'ont pas été
identifiés. Sans doute s'agit-t-il de lieux mythiques.
On s'accorde à situer Nédit dans le Delta.
En effet, c'est également là qu'Isis aurait
mis au monde et élevé son fils, en cachette
de Seth.
Il est intéressant de noter que Nédit est
régulièrement le lieu de la mise en mouvement
d'Osiris (4, 10), le point de départ de la "dérive"
du corps (1-2). Cela peut faire allusion, très concrètement,
au fait que le cadavre commençait à "se
répandre" : le processus de putréfaction
devait être entamé lorsque les deux sœurs
découvrirent le corps.
Un certain nombre de documents postérieurs l'indiquent.
Selon les Textes des Sarcophages, elles ont le souci d'empêcher
la liquéfaction du cadavre (TS 73). Elles font une
"digue" autour de lui (TS 74, CTI, 3073.) (9):
c'est le sarcophage.
Nous revoici au point de départ. On peut donc interpréter
le verbe mhj, discuté ci-dessus, comme "répandre
/ se répandre", au propre et au figuré,
selon qu'il est transitif ou intransitif - d'où à
l'époque gréco-romaine des expressions comme
"Celui qui se répand depuis la jambe",
avec jeu de mots sur w'r.t, "jambe" et "étendue
liquide" issue précisément de la relique
osirienne '°. Ce sont ces humeurs qui, canalisées,
emplissent canaux et rivières, apportant la fertilité.
Tout ceci correspond à la "première
mort" d'Osiris selon Plutarque : abattu par son frère
Seth, il est retrouvé à Nédit ou Gehesty
par ses deux sœurs, Isis et Nephthys, à la recherche
du corps (8). Le deuxième groupe de documents évoque
le démembrement du cadavre d'Osiris par Seth. Il
utilise des termes beaucoup plus précis et beaucoup
plus violents, appartenant au champ lexical du sacrifice.
11. II (Horus) frappe celui qui te frappa, lie celui qui
te lia (§ 1007e).
12. Debout, que tu voies ce qu'a fait four toi ton fils
! Eveille-toi, que tu entendes ce qu'a fait four toi Horus
! II a frappé (hw) pour toi celui qui t'avait frappé
en bœuf(jh). Il a lié celui qui t'avait lié.
Il a tué pour toi celui qui t'avait tué (sm3)
en taureau sema (§1976-1977a-c).
13. 0, Osiris N que voici! (J'ai frappé pour toi
celui qui t'avait frappé en bœuf(ih). J'ai tué
pour toi celui qui t'avait tué (sm3) en taureau sema.
J'ai fournis (ng3, litt. : brisé) celui qui t'avait
soumis en taureau nega (taureau rouge de Haute-Egypte).
Tu seras sur son dos en Celui-qui-est-sur-le-dos-du-taureau.
Celui qui t'avait étendu est (maintenant) étendu
(litt. : le taureau étendu).
Celui qui t'avait tiré (avec une flèche) est
(maintenant) tiré.
Celui qui t'avait assommé est (maintenant) assommé
(§ 1544-1545a-b). (Suit le découpage de l'animal.
de sacrifice, répondant à celui d'Osiris)
(11)
Ces textes évoquent la vengeance d'Horus et la mise
à mort de l'animal de sacrifice assimilé à
Seth (métaphore déjà présente
lors de la mort d'Osiris avec le déterminatif du
verbe "tomber", 10). Il y a chaque fois un jeu
de mots, difficile à rendre dans la traduction, entre
le verbe et le nom de l'animal.
Le sacrifice apparaît clairement comme un acte de
réparation : à chaque geste accompli jadis
par Seth correspond un geste d'Horus. Ainsi, non seulement
le mal est annihilé, mais il est transformé
en acte positif (de même lors de l'abattage des deux
animaux de sacrifice de Haute et Basse-Egypte dans le rituel
d'Ouverture de la bouche). La mise à mort de l'animal
de sacrifice fait partie des rites funéraires effectués
lors des funérailles, après la reconstitution
du corps :
14. Il (Horus) le (Seth) place sous sa fille, la Grande
qui est à Qédem, ta sœur, la grande,
celle qui a recueilli tes chairs, celle qui a refermé
tes mains, celle qui t'a pris dans ses bras, celle qui t'avait
trouvé au-delà de la rive de Nédit,
de sorte que sera accompli le deuil dans les deux chapelles
(§ 1008, à la suite du II, déjà
partiellement cité en 6).
Plusieurs passages des Textes des Pyramides développent
la quête des morceaux du corps d'Osiris en vue de
lui rendre son intégrité :
15. Te voilà reconstitué (tjs), N que voici
!
Tu as reçu ta tête. Tes os ont été
recueillis pour toi, tes membres ont été ramassés,
la terre a été extraite de ta chair (§
624-625).
La plupart du temps, la collecte des membres dispersés
d'Osiris est faite par Horus :
16. C'est moi, ton fils ; je suis Horus. Je suis venu vers
toi te laver, te purifier, te faire revivre, ramasser pour
toi les morceaux qui surnagent (12) (litt. ce qui surnage
de toi, nb.t=k) recueillir pour toi les parties de ton corps
(dm3.t=k), car je suis Horus, le vengeur de son père
(§ 1683-1685).
Deux termes désignent ici les membres du corps d'Osiris
: les "morceaux qui surnagent" ", allusion
précise aux membres jetés dans le Nil, et
les "parties du corps", avec déterminatif
du couteau, soit découpées. Ce dernier mot
est écrit ailleurs avec trois pièces de viande
(déterminatif du pluriel "ancien" utilisant
trois signes différents (§ 616a, 617a, 654e,
1732a). On ne saurait évoquer plus clairement les
membra disjecta dont le Papyrus Jumilhac nous offre, bien
des siècles plus tard, une représentation
toujours largement métaphorique.
Les morceaux sont recueillis (jnq), ramassés (s3q),
réunis (dmdj), serrés dans les bras (shn)
avant d'être joints (j’b) et rattachés
(tjs) les uns aux autres. La plupart du temps, c'est Horus
qui rassemble les morceaux, tandis que Nout reconstitue
le corps.
Isis et Nephthys n'apparaissent que rarement dans ce rôle
(§ 592,616,631, 1981b-c). Leur fonction essentielle
est de mener le deuil et d'accomplir les rites funéraires
: elles lavent le corps, le pleurent ; leur position respective
(aux pieds et à la tête du corps, § 1089d,
2098b), leurs gestes (1281b-1282a, 1630a-b) sont définis.
Elles raniment enfin le corps lorsque celui-ci a été
réenfanté par Nout (qui rassemble les membres
divins au même titre qu'Horus), en son rôle
de sarcophage (§ 616d-f, § 825, et § 1629
où elle est présentée, comme au §
828, comme celle qui réunit les parties du corps),
et exhumé : après sa gestation au sein de
Nout, on enlève la terre qui recouvrait le cadavre.
17. Ta mère Nout t'a mise au monde, ton père
Geb a essuyé (litt. balayé) pour toi ta bouche,
la Grande Ennéade t'a protégé, elle
t'a soumis tes ennemis (§ 626a-d) (...).
Tes sœurs sont venues, Isis et Nephthys pour te rendre
ton intégrité (swdj3)(§ 628a).
Sans doute doit-on placer ici la conception d'Horus (§
632a-b, donné en exergue, repris § 1635b-1636a-b).
Sous l'aspect d'oiselles, les deux sœurs ont probablement
ranimé le corps des battements de leurs ailes (§
1280a-b), selon la tradition bien établie dont les
Textes des Sarcophages se font l’écho (TS 777,
CT VI, 410a-c). Mais comme elles apparaissent également
ainsi lorsqu'elles découvrent le corps d'Osiris,
à Nédit (8), on peut se demander à
quel moment se situe leur action, En fait, les Textes des
Pyramides nous présentent deux scénarios possibles
de la mort d'Osiris.
Premièrement, Osiris est abattu par Seth à
Nédit. Les deux sœurs y découvrent le
corps. Elles le raniment. Isis conçoit alors son
fils Horus. Seth, retrouvant le cadavre, le découpe
en morceaux qu'il jette dans le Nil. Horus part à
leur recherche, les recueille. Confiés à Nout
ils sont ensevelis à l'intérieur du sarcophage.
Le corps démembré y est reconstitué,
recomposé comme celui d'un embryon, avant d'être
remis au monde (dans l'au-delà). Les Textes des Pyramides
développent par ailleurs l'allaitement et l'alimentation
d'un nouveau-né.
Deuxièmement, Osiris est abattu par Seth et découpé
en morceaux. Isis et Nephthys les retrouvent à Nédit.
Le corps est reconstitué, enseveli, réanimé.
La conception d'Horus a lieu à ce moment-là.
Variante du second scénario : Osiris est mis à
mort en deux temps (abattu, puis découpé),
le
cadavre ayant été découvert une première
fois par Isis et Nephthys, puis reconstitué et enseveli
avant d'être réanimé.
Le deuxième scénario et sa variante se heurtent
à la tradition faisant d'Horus celui qui recueille
les morceaux du cadavre de son père (on le retrouve
de même aux côtés d'Isis et Nephthys
dans le Papyrus Jumilhac, bas, V (13)). Cependant, on pourrait
considérer cette quête comme une sorte de raccourci,
une métaphore : Horus ne recueillerait pas au sens
propre les parties du corps de son père mais son
héritage.
Dans tous les cas, il semble préférable de
concevoir une mort en deux étapes, telle que nous
l'a transmise Plutarque.
En effet, à l'Ancien Empire, on trouve à maintes
reprises des traces d'une telle pratique dans le cadre du
rituel funéraire. Dans des nécropoles comme
celle de Dechacheh (14) - mais les exemples ne se limitent
pas à celle-ci -, on possède plusieurs exemples
de cadavres dont les os ont été disposés
dans le désordre, ce qui suppose une première
inhumation (ou, plus probablement, de laisser le cadavre
se dessécher et se décomposer) et une inhumation
secondaire permettant une organisation différente
du corps.
Une telle inhumation en deux étapes est encore présente
dans les rites du mois de khoiak, où la momie d'Osiris
est ensevelie avant d'être mise en terre (15). II
faudrait, bien sûr, reprendre tout le dossier archéologique.
Quoi qu'il en soit, la mort d'Osiris, telle qu'on peut
la reconstituer d'après les Textes des Pyramides,
est une mort bien réelle. Contrairement à
une opinion très répandue (16), elle n'est
ni occultée, ni édulcorée. Elle est
même évoquée avec une brutalité
certaine. En outre, les Textes des Pyramides font à
plusieurs reprises allusion à la momification et
permettent de définir de façon très
précise le rituel des funérailles. Tout ceci
montre, s'il en était besoin, qu'il s'agit là
d'une tradition ancienne et bien établie, où
il est possible de déceler des strates, mais témoignant
de l'existence très ancienne du mythe d'Osiris, qui
n'est sans doute pas un nouveau venu dans le panthéon
égyptien, comme on l'a souvent écrit.
Par rapport à la recension de Plutarque, en sont
absents tous les éléments anecdotiques (scène
du banquet, épisodes de la quête d'Isis, essentiellement
à Byblos). Seuls ont été retenus les
événements essentiels. Ce choix est tout à
fait logique et répond à la valeur fondamentale
du recueil que constituent les Textes des Pyramides : ayant
pour fonction d'assurer le passage du trépas à
la vie, la mort d'Osiris et sa résurrection y servent
de modèle et de mythe de référence.
Sont ainsi soulignées la mort proprement dite, avec
l'allusion à la putréfaction du cadavre ;
la destruction du corps, avec le démembrement (qui
se réfère peut-être à des pratiques
très précises en usage durant la période
préhistorique et encore à l'Ancien Empire,
comme nous l'avons vu) ; puis la reconstitution du corps
et la mise au monde, ainsi que l'instauration des rites
funéraires accompagnant ces différentes étapes.
Au-delà de sa mise en mots et en images, la double
mort d'Osiris est riche de plusieurs enseignements :
d'abord, le retour à la case départ, le un
initial, est nécessaire pour redonner la vie. Osiris
est Atoum, celui qui a accompli le cycle, dont l'autre face
est Rê, l'un étant la part nocturne, les forces
vitales, l'autre la part diurne, les forces lumineuses,
selon la célèbre formule de la tombe de Néfertari.
En d'autres termes, la mort est génératrice
de vie : Horus, le descendant, symbole de la continuité,
naît de son père mort.
De même, la végétation naît de
la décomposition (les humeurs), tous deux (sperme
et humeurs) étant deux liquides générateurs
de vie. Le démembrement est nécessaire à
la future recomposition de l'être, qui, cependant,
ne va pas renaître sur la terre des vivants mais dans
l'au-delà céleste et nocturne, c'est-à-dire
non plus à titre individuel, comme lors de sa première
naissance, mais comme composante de l'univers, intégré
ainsi au cycle éternel du vivant.
C'est l'enseignement même des Textes des Pyramides,
où le pharaon meurt comme Osiris. Son corps démembré
est reconstitué comme celui d'un nouveau-né,
et il deviendra lui-même source de vie, ayant acquis
tour à tour les éléments (force, mobilité,
lumière) qui lui sont nécessaires, et ayant
puisé auprès d'Osiris, dans la nuit du serdab,
la "Caverne de Nouou", la puissance créatrice
(17).
1. Traduction citée dans l'article de B. MATHIEU,
dans le présent numéro.
2. Voir l'article de B. MATHIEU.
3. III, 19-5. J. VANDIER,Le papyrus Jumilhac, Paris, 1961,
p. 136-137.
4. Voir J.-CI. GOYON, "Momification et recomposition
du corps divin : Anubis et les canopes", Funerary Symbols
and religion, Essays dedicated to Professor M.S.H.G. Heermavan
Voss, Kampen, 1988, p. 34-44. Sur les morceaux du corps
d'Osiris et les reliques conservées dans les différents
lieux sacrés, voir H. BEINLICH, Die 'Osirisreliquien',ÀgA¹
42, 1984.
5. Voir les réflexions de B. MATHIEU, dans le présent
numéro, sur la durée du règne d'Osiris.
6. La croyance à la noyade d'Osiris repose sur le
sens du verbe mhj. Il a été discuté
par P. VERNUS, "Le Mythe d'un mythe : la prétendue
noyade d'Osiris. - De la dérive d'un corps à
la dérive du sens", Studi di egittologia e di
Antichità funiche (Univ. de Bologne) 9, 1991, p.
19-34. Selon lui, il ne signifie pas "(se) noyer",
mais "baigner, être immergé", puis
"s'immerger, dériver".
7, P. BARGUET, "Les textes spécifiques des différentes
parois des sarcophages du Moyen Empire", RdE21,1971,
p. 15-22.
8. ndj, sans doute variante de ndr. Voir P. VERNUS, op.
cit., p. 19 et p. 28, n. 6.
9. Voir aussi les nombreux exemples réunis par P.
VERNUS, op. cit., doc. 28 à 47.
10. Voir S. CAUVILLE, "Les inscriptions géographiques
relatives au nome tentyrite", BIFAO 92, 1992, p. 88-91.
11. Pour ce passage, voirJ. LECLANT, "La 'Mascarade'
des bœufs gras et le triomphe de l'Egypte", MDAIKÏ4,
1956, p. 128-145, en particulier p. 142-143.
12. Ce verbe est aussi utilisé dans un contexte de
naissance, pour le soleil traversant les eaux célestes
; m II, 236, 10, 13.
13. Il est significatif de voir que dans le même document,
Anubis est considéré comme une hypostase d'Horus
l'enfant (P. Jumilhac , haut, VI, 3-16) : c'est Anubis qui
embaume le corps et le reconstitue, alors que dans les Textes
des Pyramides, ce rôle est dévolu à
Horus et Nout.
14. W.M. FUNDERS PETRIE, Deshasheh, EEF 15' mémoire,
Londres, 1898, en particulier pi. 35. Voir aussi B. MIDANT-REYNES
et al., Egypte 8, févr. 1998, p. 8.
15. Khoiak V, 97-98, VI 128-130, Vil, 158-159.
16. Ainsi E. HORNUNG, Les dieux de l'Egypte, l'un et le
multiple, éd. Champs Flammarion, Paris, 1992, p.
137-138 : "mais les textes égyptiens de la période
pharaonique ne disent jamais qu'Osiris mourut (...). De
Iside et Osiride de Plutarque, qui échappe aux restrictions
égyptiennes, nous informe même sur les détails
sanglants de l'histoire".
17. B. MATHIEU, "La signification du serdab dans la
pyramide d'Ounas", dans Etudes sur l'Ancien Empire
et la nécropole de Saqqâra dédiées
& J.-Ph. Lauer, Orientalia Monspeliensia (Montpellier)
IX/2, 1997, p. 289-304.
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