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L'image traditionnelle d'Osiris trônant,
coiffé de sa couronne atef, avec la crosse héqa
et le fouet nékhakha croisés sur la poitrine, entouré
souvent de ses sœurs Isis et Nephtys, comme on le voit sur
les vignettes des papyrus funéraires, fait un peu oublier
qu'avant de régner sur "l'Occident", c'est-à-dire
sur l'au-delà, le dieu gouverna bel et bien, d'après la
légende, le monde des vivants. Or, à l'examen des multiples
sources — classiques ou égyptiennes, religieuses, magiques
ou littéraires — relatives à cette existence terrestre,
il s'avère que de nombreuses convergences permettent de
reconstruire une trame narrative cohérente, et sans doute
assez voisine de la biographie "officielle" que
devait connaître un Égyptien cultivé. On pourra aussi, au-delà
de l'anecdote, rechercher les circonstances politiques qui,
dans l'histoire pharaonique, ont conditionné cette "historicisation"
progressive de la figure osirienne.
La naissance thébaine.
Osiris, fils aîné de Geb, le dieu de la terre, et de Nout, la déesse du ciel,
fut le premier des cinq enfants (Osiris, Horus l'Ancien, Seth, Isis et Nephtys)
nés successivement chacun des cinq jours additionnels dits "épagomènes",
qui terminent l'année solaire de 360 jours. "Le premier jour (épagomène)
naquit Osiris. Au moment où s'acheva la délivrance, une voix annonça :
‘Le maître de toutes choses vient au jour'. Quelques-uns racontent qu'à Thèbes
un certain Pamylès, qui était en train puiser l'eau, entendit venue du temple
Zeus (Amon) lui ordonner proclamer que le Grand Roi, Bienfaiteur, Osiris, était
né" (Isis et Osiris, 12) [1].
Cette proclamation publique de la naissance du prince héritier s'inspire probablement
d'une réalité institutionnelle authentique. De façon comparable en effet, dans
les contes du Papyrus Westcar, rédigés au Moyen Empire, la venue au monde de
chacun des trois premiers rois de la Ve dynastie, Ouserkaf, Sahourê et Néferirkarê-Kakaï,
est systématiquement accompagnée d'une déclaration officielle de la déesse Meskhénet :
"Un roi qui exercera la royauté dans ce pays entier !" (P. Westcar
10, 13-14, 21 et 11, 1). Le choix de la ville de Thèbes n'est pas fortuit :
il s'agit de sacraliser, en lui attribuant une place privilégiée, une cité que
le pouvoir royal a déjà promue, à ce stade de l'élaboration du mythe, au rang
de capitale dynastique.
La question se pose, dès lors, du moment exact où l'on fixa officiellement ce
détail de la biographie d'Osiris. Plusieurs textes du temple ptolémaïque de
Dendara y font allusion [2]. Dans l'enceinte de Karnak, le temple d'Opet,
édifié sur le lieu même de la naissance supposée d'Osiris, ne manque pas de
célébrer l'événement [3].
Mais la tradition est plus ancienne. Déjà à l'époque saïte — XXVIe dynastie —,
une inscription gravée sur une statuette d'Osiris-roi signalait que Thèbes était
la cité du dieu (Caire CG 38368).
À vrai dire, on serait tenté de faire remonter ce trait légendaire aux grandes
heures de gloire de Thèbes, c'est-à-dire au début de la XVIIIe dynastie, après
l'expulsion des Hyksôs par les frères Kamosis et Ahmosis, ou même au début de
la XIIe dynastie, après la réunification du Double-Pays par Montouhotep II.
Certains arguments, on le verra, pourraient étayer cette dernière hypothèse.
La taille d'Osiris.
Osiris était un géant, un mouvement naturel de l'esprit humain accordant des
proportions exceptionnelles à un être hors du commun. De façon apparemment anecdotique,
un texte du temple de Dendara nous apprend qu'il mesurait huit coudées, six
paumes et trois doigts, soit près de 4,60 m (Dend. II, 101,
3) [4] !
Tout bien considéré, cette notation pourrait se fonder sur la plus objective
des observations : celle des statues colossales, souvent « osiriaques »,
qui peuplaient les temples divins ou funéraires de la vallée du Nil. du fameux
serpent du conte du Naufragé, image probable du dieu-créateur, seigneur
du pays de Pount, lieu des origines. On songera aussi aux vingt-et-une coudées
— 11 m — attribuées au dieu Onouris (Chou), fils du créateur
et grand-père d'Osiris, dans un conte d'époque ptolémaïque (le Songe de Nectanébo) [5], ou encore, selon Manéthon, aux cinq coudées
et trois paumes — 2,84 m — de l'avant-dernier roi de la IIe dynastie
(Péribsen ?), et aux quatre coudées, trois paumes et deux doigts — 2,35 m —
d'un Sésostris [6].
Enfin, dans le récit de la naissance des trois rois du Papyrus Westcar, la taille
de chaque enfant est soigneusement mentionnée : une coudée (royale), soit
52,3 cm (P. Westcar 10, 10, 18 et 25). Malgré le caractère hétéroclite
des sources, le regroupement de ces données pose une question : les annales
sacrées qui, d'après Diodore de Sicile, enregistraient scrupuleusement la taille
(adulte) des rois successifs permettaient-elles de constater une réduction progressive,
depuis les premières générations divines jusqu'aux pharaons humains ?
Si tel était le cas, il s'agirait d'un processus régulier de "dégradation",
tout à fait similaire à celui qu'on peut observer dans les sources manéthoniennes
à propos des temps de règne divins, et qui existait peut-être déjà dans le fameux
Canon de Turin composé au Nouvel Empire. Selon certains, en effet, la dynastie
des dieux s'étendait sur 11985 ans, Ptah (Héphaïstos) ayant régné 9000 ans,
Rê (Hélios) 992 ans, Chou (Agathodaïmon) 700 ans, Geb (Cronos) 501 ans, Osiris
et Isis 433 ans, et Seth (Typhon) 359 ans [7].
Une tradition égyptienne, originaire de la ville de Xoïs, en Basse-Égypte, prêtait
à Amon, dieu créateur, un règne de 7000 ans [8].
Un récit mythologique célèbre, le "Mythe d'Horus", gravé sur les murs
du temple ptolémaïque d'Edfou, mentionne "l'an 363 de Sa Majesté le roi
de Haute et Basse-Égypte Rê-Horakhty" [9].
Quoi qu'il en soit, c'est justement parce qu'il avait pris connaissance de la
taille exacte d'Osiris, différente de celle des autres divinités, que
Seth put mettre à exécution le plan machiavélique dont il sera fait état plus
loin.
Les deux couronnements d'Osiris.
Selon la notice biographique de Dendara, Osiris, couronné à Hérakléopolis, choisit
le dieu Thot comme vizir et s'adjoignit deux généraux, Hou (le Verbe) pour la
Haute-Égypte, et Sia (l'Intellect) pour la Basse-Égypte (Dend. II,
101, 6-7). Diodore se fait l'écho d'une tradition similaire : Osiris choisit
Hermès (Thot) comme conseiller, Héraclès (Horus ?) comme stratège du pays
entier, Bousiris comme gouverneur du Delta et de l'Est, et Antée comme gouverneur
de la Haute Égypte et de l'Ouest, mais rien n'est dit du lieu d'intronisation
(I, 17, 3). e nome de Haute-Égypte, remonte au moins au Moyen Empire. Ainsi,
dans la formule 313 des Textes des Sarcophages, le défunt, assimilé à Osiris,
déclare : "J'ai été couronné souverain du ciel et roi de la terre,
et mes adversaires sont tombés de crainte en me voyant exalté avec mes grandes
couronnes atef issues d'Héracléopolis" (CT IV, 87m-88a).
On objectera peut-être qu'une tradition divergente et antérieure, fait d'Héliopolis
la ville où Osiris reçut le sceptre sékhem ou le crochet héqa(t)
: "Exécute les ordres, toi qui détestes le sommeil, l'Affaibli (Osiris),
debout, toi qui es à Nédit : prépare ton pain parfait à Pé (Bouto), prends
ton sceptre sekhem à Héliopolis !". Aucune contradiction pourtant,
entre ces deux traditions. Car, en mentionnant Nédit, lieu voisin d'Abydos où
Seth perpétra son attentat contre Osiris, ce passage des Textes des Pyramides
(TP 247, § 260a-c), repris sur des stèles du Moyen Empire (Louvre C 30,
l. 5-6) ou, plus tard encore, dans le Chapitre 181 du Livre des Morts,
prouve qu'il est question ici non pas du premier règne osirien, mais
bien de la seconde intronisation du dieu, celle qui consacre sa souveraineté
sur le monde des morts. Promu roi des vivants à Héracléopolis, Osiris fut couronné
maître de l'au-delà à Héliopolis.
Les titulatures d'Osiris.
Devenu roi, Osiris se devait d'établir les cinq noms constitutifs de son
protocole officiel : le nom d'Horus, le nom de Nebty, le nom d'Horus d'Or,
le nom de roi de Haute et Basse-Égypte (nom de couronnement, ou prenomen)
et le nom de fils de Rê (nom de naissance, ou nomen).
Plusieurs versions de la titulature osirienne nous ont été transmises, sans
que ces variantes, d'ailleurs, n'affectent réellement la volonté foncière des
scribes-théologiens de produire un effet de vraisemblance : l'histoire
égyptienne abonde en titulatures fluctuantes ou délibérément modifiées en cours
de règne.
Le même texte tentyrite qui donne la taille d'Osiris présente une version complète
de sa titulature : "L'Horus Celui à la force puissante, le
Nebty Celui à la vigueur puissante, l'Horus d'Or Osiris, le
roi de Haute et Basse-Égypte Osiris, le fils de Rê Ounennéfer triomphant"
(Dend. II, 100, 13 - 101, 2).
On retiendra que le nom de naissance du dieu est Ounennéfer, "L'Être-parfait",
Osiris n'étant que son nom de couronnement, déjà stipulé en tant que tel, c'est-à-dire
entouré d'un cartouche, dans une stèle de la XIIIe dynastie (British Museum
236 [1367]).
Le temple de Dendara donne à plusieurs reprises, comme variante du nom d'Horus,
"Celui qui a fait cesser le massacre dans le Double-Pays". Ainsi,
dans une chapelle du toit du temple, on invoque Osiris comme le "Seigneur
de l'Égypte, qui a gouverné les habitants du désert, qui a gouverné les contrées
étrangères en tant qu'Horus Celui qui a fait cesser le massacre dans
le Double-Pays" (Dend. X, 240, 2-3) [10].
De plusieurs siècles antérieures, des statuettes d'Osiris-roi d'époque éthiopienne
ou saïte (XXVe-XXVIe dynasties) attribuent au dieu ce même nom d'Horus [11].
Mais on peut encore remonter le temps, puisque ce nom figure sur au moins deux
stèles du Moyen Empire, dont l'une est conservée au musée du Caire (CG 20242),
et l'autre, datée précisément de l'an 8 de Sésostris Ier, au musée du Louvre
(C 2).
La formule 148 des Textes des Sarcophages, d'autre part, fait déjà apparaître
"Osiris qui a fait cesser le massacre dans le Double-Pays" (CT II,
211c). Le "massacre" dont il est question serait-il le cannibalisme
auquel Osiris aurait mis un terme, selon Diodore (I, 14) ou, mieux encore, la
guerre civile qui précède nécessairement toute réunification ?
Quoi qu'il en soit, la datation haute de ces documents, comme nous le verrons,
est d'un grand intérêt.
On notera, au passage, qu'un processus d'historicisation similaire, par recours
à la création d'un embryon de protocole, affecte également le dieu Geb, père
d'Osiris, sur deux sarcophages du Moyen Empire ; la formule 131, à laquelle
on a voulu donner la forme extérieure d'un décret royal, débute par un sérekh
où s'inscrit le nom d'Horus de Geb : "Le Grand, l'Aîné, le Seigneur
du Champ des Roseaux" (CT II, 151b).
Là ne s'arrête pas, il est vrai, notre connaissance du protocole osirien. Vers
la fin du fameux conte d'Horus et Seth, composé peut-être sous Ramsès IV,
le dieu solaire d'Héliopolis, Rê-Horakhty, décide d'envoyer un message à Osiris,
roi de l'au-delà, pour solliciter son avis sur le litige opposant les deux rivaux.
Avec application, Thot, le scribe des dieux, débute sa lettre par l'énoncé intégral
de la titulature du souverain des morts : "Le Taureau Lion
qui chasse pour lui-même, le Nebty Celui qui a protégé les dieux et subjugué
le Double-Pays, l'Horus d'Or Celui qui a inventé les hommes dans les
premiers temps, le roi de Haute et Basse-Égypte Taureau qui réside à
Héliopolis, le fils de Ptah Bénéfique pour les Deux Rives, couronné père
de son Ennéade, se nourrissant d'or et de toute faïence sacrée" (P. Chester
Beatty I, r° 14, 7-9) [12].
Cette séquence, on le voit, est radicalement différente de la précédente. Son
antériorité chronologique par rapport à la titulature donnée à Dendara ne l'impose
pas forcément comme plus authentique : les documents d'archives utilisés
par les scribes tentyrites pourraient s'inspirer de sources plus anciennes.
Mais rien ne dit, surtout, que le protocole du roi des morts doive être identique
à celui du règne terrestre. Tout comme les lieux de couronnement sont distincts,
Héracléopolis pour le règne terrestre et Héliopolis pour le règne infernal,
il est parfaitement logique que les titulatures, correspondant chacune à une
compétence spécifique, se différencient elles aussi. certains suggèrent 433
ans, mais les sources manéthoniennes, et leurs interprétations, ne s'accordent
pas.
Les vingt-huit années évoquées par Plutarque (Isis et Osiris, 42), semblent
bien modestes pour un règne divin, plus dérisoires encore s'il s'agit de son
temps de vie, mais ont néanmoins le mérite d'évoquer un rythme lunaire, parfaitement
approprié à la personnalité du dieu.
La nature du règne osirien est plus intéressante. Selon Diodore, "Osiris,
qui voulait servir l'humanité et acquérir la gloire, rassembla une grande armée
et forma le projet de parcourir toute la terre habitée et d'enseigner au genre
humain l'art de planter la vigne et de semer le froment et l'orge. Il pensait
en effet qu'en retirant les hommes de l'état sauvage, en leur faisant adopter
un régime de vie civilisé, il se rendrait, par l'importance de ce bienfait,
digne d'honneurs immortels. Et c'est bien ce qui arriva" (I, 17, 1-2) [13].
Le texte de Plutarque est similaire : "Pendant son règne, Osiris commença
par délivrer les Égyptiens du dénuement et de la sauvagerie, leur fit connaître
l'agriculture, leur donna des lois et leur apprit à honorer les dieux, puis
il s'en alla par toute la terre apporter la civilisation, sans avoir, sinon
rarement, à recourir aux armes, amenant presque toujours les volontés à ses
desseins par le charme de sa parole persuasive et par toutes les ressources
du chant et de la musique" (Isis et Osiris, 13).
Ces témoignages, touchant l'invention de l'agriculture, sont confirmés par un
grand nombre de sources égyptiennes, à commencer par la propre déclaration d'Osiris
dans le conte ramesside d'Horus et Seth : "C'est moi qui ai
créé l'orge et le blé pour faire vivre les dieux et, après les dieux, le troupeau
des hommes !" (P. Chester Beatty I, r° 14, 12). De même,
une stèle de la XVIIIe dynastie, antérieure à l'époque amarnienne, particulièrement
instructive sur la théologie osirienne, nomme le dieu : "Celui qui
a établi la maât sur les Deux Rives" (Louvre C 256, ligne 9) [14].
On possède là, à n'en pas douter, la contrepartie égyptienne du concept hellénique
de civilisation. Le thème secondaire du souverain charmant l'humanité de sa
voix mélodieuse, a priori, a de quoi surprendre. Les commentateurs y
ont vu à l'œuvre, fort justement, l'interpretatio graeca qui tente de
ramener un Osiris trop exotique dans le giron de la tradition dionysiaque. Mais
pour l'égyptologue, cette musique évoque bien davantage la prosodie des discours
royaux et des panégyriques officiels que celle des chansons à boire. Car, soulignons-le,
c'est de persuasion qu'il s'agit, et, par conséquent, de propagande politique.
Or le motif de la parole comme arme rhétorique nous ramène au Moyen Empire.
À Sésostris Ier "possesseur de charme, à la grande douceur, qui a
conquis par l'amour", tel que le décrit le conte de Sinouhé, ou
à Sésostris III dont "la langue a étreint la Nubie, et les discours
ont fait fuir les Asiatiques" (P. Kahoun), ou mieux encore à cette
instruction au futur roi Mérykarê, dans un Enseignement fictivement attribué
à son père Khéty, pharaon de la Xe dynastie, mais dont la rédaction n'est pas
antérieure au Moyen Empire : "Deviens un artisan du langage et tu
triompheras, car sa langue est le glaive du roi ! Les mots valent plus
que tous les combats".
Isis, grande épouse royale.
L'action civilisatrice menée par Osiris dans l'ensemble du monde connu l'éloigna
longtemps de son palais et de son pays. Il incombait alors à son épouse de veiller
au maintien de l'ordre à l'intérieur des frontières. Selon Diodore, le dieu
confia lui-même la totalité des pouvoirs à Isis (I, 17, 3) ; Plutarque
ajoute : "Pendant son absence, Typhon (Seth) s'abstint de toute sédition,
car Isis assurait le pouvoir avec beaucoup de vigilance et de circonspection"
(Isis et Osiris, 13).
Les temples ptolémaïques fournissent de multiples évocations de cette Isis royale.
Elle est "la Dame du peuple, l'épouse royale, grande au ciel, puissante
sur terre, la maîtresse de l'Égypte et du désert" (Edfou I, 310-311,
7-8). Un texte du temple de Dendara va jusqu'à lui attribuer une véritable titulature
pharaonique : "l'Horus féminin Isis la vénérable, la Dame du
Double-Pays, souveraine de ce qu'entoure le Disque, aux louanges vénérables,
à l'amour vénérable, le roi de Haute et Basse-Égypte Isis, dont le vrai
nom est Hatméhyt, celle qui protège le Sceptre amès, l'Exécutrice (?)
aux nombreux couteaux (pour laquelle) on se bat jusqu'à ce jour, l'épouse, la
Lovée (?), la vénérable, la main [du dieu], la parée, la dame du palais,
la dame de la belle apparence au charme verdoyant, qui emplit le palais de sa
perfection, à l'apparition étincelante, pourvue de l'étoffe khékérou,
la dame de la couronne bleue (khéprech) et maîtresse du bandeau séched
d'Isis, celle qui sort en procession du palais divin, les nuages étant imprégnés
du parfum de sa rosée, [maîtresse] du Sud et du Nord, puissante et vénérable,
la grande au ciel et sur terre, maîtresse de toutes les femmes, dame de la ménat
et maîtresse des sistres pour apaiser le cœur de Celui-qui-s'est-éveillé-sauf
(Osiris), Isis, dont le vrai nom est la Dorée, dont le père se nomme Geb et
dont la mère se nomme Nout qui a mis au monde les dieux" (Dend. II,
100, 6-11) [15].
On est en droit de se demander si cette souveraineté dévolue à Isis n'est pas
un écho du rôle politique éminent que jouèrent plusieurs reines du Nouvel Empire.
Comment ne pas évoquer, par exemple, l'hymne à Ahhotep, la mère d'Ahmosis, fondateur
de la dynastie, sur une stèle trouvée à Karnak, où le roi invite l'Égypte à
honorer sa mère, qui exerça la réalité du pouvoir lorsqu'il était occupé à repousser
les Hyksôs jusqu'en Palestine : "Faites louange à la maîtresse du
pays, la souveraine des rives des Haounébout, dont le nom est élevé sur toutes
les contrées étrangères, qui a gouverné la population, épouse de roi, sœur de
souverain, fille de roi, auguste mère de roi, qui connaît les affaires, qui
a uni l'Égypte. Elle a rassemblé ses notables, elle les a réunis, elle a ramené
ses fugitifs, elle a regroupé ses dissidents, elle a pacifié la Haute-Égypte
et repoussé ses rebelles, l'épouse royale, Ahhotep !" (Caire CG 34001) ?
À l'instar d'Ahhotep, les figures historiques d'Ahmès-Néfertary, l'épouse divinisée
d'Amenhotep Ier, de Tiy, l'épouse d'Amenhotep III, sans oublier bien
sûr Hatchepsout, qui décida de devenir pharaon, ont certainement contribué à
forger l'image mythique de cette Isis souveraine.
Mais l'un des prototypes directs de notre reine Isis, telle que la présente
le temple de Dendara, semble bien être la célèbre épouse de Ramsès II,
Néfertary, qu'une inscription du temple de Louqsor décrit ainsi : "La
princesse, aux louanges vénérables, dame de charme, douce d'amour, maîtresse
du Sud et du Nord, dont les bras sont gracieux lorsqu'elle tient les sistres
pour apaiser son père Amon, à l'amour vénérable quand elle porte le bandeau
séched, la chanteuse au beau visage, gracieuse quand elle porte les deux
plumes, la plus vénérable du Harem du palais ; on est enchanté de ce qui
sort de sa bouche, quoiqu'elle dise, on accomplit pour elle tout le bien qu'elle
désire, toutes ses paroles enchantent chacun, car on vit d'entendre sa voix,
l'épouse vénérable du roi, son aimée, l'épouse du Taureau victorieux, la dame
du Double-Pays, Néfertary, aimée de Mout" [16].
Une autre source suggère une influence possible de l'histoire du Nouvel Empire
sur l'élaboration du mythe de la royauté terrestre d'Isis. Une stèle du musée
du Louvre, déjà citée, décrit ainsi les attributions de la sœur et épouse d'Osiris :
"Sa sœur assura sa protection, elle qui éloigne les ennemis, qui fait reculer
les actions des perturbateurs par les formules qu'elle prononce, dont la parole
est parfaite, les discours infaillibles, et les ordres achevés" (Louvre
C 256, l. 13-14). La deuxième partie du texte, qui fait allusion à la recherche
du corps démembré et à l'enfance d'Horus, suggère que cette première partie
ne décrivait pas encore la protection magique assurée par Isis après la mort
de son époux, mais bel et bien sa fonction de reine en l'absence du pharaon.
Un adultère involontaire.
Pour être juste, il faut signaler qu'une faute entache le règne exemplaire d'Osiris.
Encore le dieu n'en est-il pas réellement responsable.
Selon Plutarque, "Isis apprit qu'Osiris, la confondant avec leur commune
sœur, avait eu par erreur des rapports amoureux avec celle-ci. Un indice l'en
informa : la guirlande de mélilot qu'Osiris avait laissée chez Nephtys.
Elle se mit à la recherche de l'enfant né de cette union, que sa mère avait
exposé juste après l'accouchement, par peur de Typhon (Seth, le mari de Nephtys).
Elle le découvrit, non sans beaucoup de peine et d'efforts, grâce à des chiens
qui la guidaient. Elle se chargea de l'élever, et il devint son garde du corps
et son suivant, sous le nom d'Anubis. On dit qu'il veille sur les dieux comme
les chiens veillent sur les hommes" (Isis et Osiris, 14).
Cette tradition est confirmée par un papyrus magique conservé à la Bibliothèque
nationale de Paris : "C'est Isis qui vient de la montagne à midi en
été, la vierge couverte de poussière ; ses yeux sont remplis de larmes,
son cœur est plein de chagrin ; son père Thot le grand vient à elle et
lui demande : ‘Pourquoi, Isis ma fille, vierge couverte de poussière, tes
yeux sont-ils pleins de larmes, et ton cœur plein de chagrin, et le […] de ta
robe souillé ? Trève de larmes !'. Elle lui répondit : ‘Cela
ne dépend pas de moi, ô mon père, ô singe Thot, ô singe Thot. J'ai été trahie
par ma compagne. J'ai découvert un secret : oui, Nephtys couche avec Osiris
[…] mon frère, le fils de ma propre mère'" [17].
Le manuscrit, rédigé en vieux copte, date du IVe siècle de notre ère, mais le
substrat de la légende — les rapports sexuels d'Osiris avec les deux sœurs —
remonte au moins au Nouvel Empire, si l'on en juge par une allusion à une querelle
d'Isis et Nephtys dans le Chapitre 183 du Livre des Morts. Le thème d'Anubis
fils d'Osiris, quant à lui, est encore plus ancien [18].
On signalera aussi ce curieux passage des Textes des Pyramides où il est question
d'une Nephtys dangereuse désignée du nom, peu courtois, de "Remplaçante,
qui n'a pas de vagin" (TP 534, § 1273b).
Le détail de la guirlande (ou plutôt couronne) de mélilot, rapporté par Plutarque,
mérite qu'on s'y arrête [19]. Cet objet constitue pour Isis — et pour
Seth, mari de Nephtys, qui le découvrira à son tour — une preuve certaine
du passage d'Osiris et, par conséquent, de son infidélité. Cette plante étant
réputée se développer à la frange du désert, Plutarque lui-même avance une explication
fort convaincante (Isis et Osiris, 38) : assimilées à l'inondation
du Nil, les humeurs d'Osiris fertilisent la terre de la vallée (Kémet),
symbolisée par le corps d'Isis ; dans ces conditions, tout végétal surgissant
hors de la zone cultivée trahit, ipso facto, une irruption osirienne
dans le territoire désertique (Déchéret) que représente Nephtys. La présence
du mélilot osirien en territoire séthien fournit ainsi l'indice manifeste d'un
débordement extra-conjugal. Du même coup, la précision concernant Isis
"qui vient de la montagne à midi en été", dans le manuscrit magique
copte, se trouve pleinement justifiée : c'est dans le désert, au plus fort
de la canicule, dans un lieu et en un temps où toute végétation était nécessairement
suspecte, que l'épouse infortunée a découvert la preuve irréfutable d'une liaison
illégitime.
On ajoutera, pour compléter, qu'une couronne végétale tressée faisait bel et
bien partie des objets fortement connotés de la littérature amoureuse du Nouvel
Empire. Dans un poème, par exemple, la jeune fille déclare à son bien-aimé :
"je veux prendre tes couronnes tressées quand tu seras revenu enivré ;
tu seras couché dans ta chambre, tandis que je caresserai tes pieds" (P. Harris
500, r° 7, 11-12) [20].
L'épisode de l'adultère involontaire aurait probablement donné matière à tragédie
dans l'Athènes de Périclès, et la psychanalyse viennoise en aurait conçu sans
doute quelque "complexe d'Osiris". Dans la culture égyptienne, il
sert essentiellement de référent mythique destiné à renforcer le pouvoir d'une
formule magique. Toute l'affaire repose sur une confusion malencontreuse, comme
le souligne Plutarque : Osiris prend Nephtys pour Isis, quiproquo tragi-comique
résultant de leur gémellité.
Le complot de Seth.
Mais il faut quitter le théâtre des péripéties conjugales pour en arriver
à ce qui constitue le véritable drame osirien.
Au retour d'Osiris, nous dit Plutarque, Typhon (Seth) "monta un complot
contre lui, après s'être assuré la complicité de soixante-douze conjurés, secondé
de plus par la présence d'une reine d'Éthiopie appelée Asô. Il prit en secret
les dimensions du corps d'Osiris et fit fabriquer d'après ces mesures un beau
coffre magnifiquement ouvragé. Il le fit apporter dans la salle où l'on banquetait,
et les convives, à sa vue, furent saisis de plaisir et d'admiration. Alors Typhon,
comme par jeu, promit d'en faire cadeau à quiconque, s'y allongeant, le trouverait
à sa taille. Tous l'essayèrent à tour de rôle, mais personne ne convenait. Osiris,
enfin, s'y allongea. Alors tous les complices de Typhon se précipitèrent et
rabattirent le couvercle, qu'ils fixèrent extérieurement à l'aide de clous et
scellèrent avec du plomb fondu. Puis ils transportèrent le coffre jusqu'au fleuve
et le laissèrent descendre vers la mer par la branche tanitique, que pour cette
raison les Égyptiens appellent encore de nos jours l'exécrable, la maudite"
(Isis et Osiris, 13) [21].
On n'a proposé aucune explication, à ce jour, du chiffre des soixante-douze
conjurés. Quant à l'énigmatique Asô, assistante de Seth, personnification des
vents qui soufflent d'Éthiopie, selon Plutarque, son nom peut évoquer celui
d'Isis, bien connue pour ses compétences de magicienne, et dont la transcription
méroïtique — "Achi" ou "Ochi" — expliquerait l'anthroponyme
de Plutarque. On songe aussi à la "Nubienne venue du plateau", dans
un papyrus magique du Moyen Empire, susceptible de nuire à l'enfant nouveau-né
(P. Berlin 3027, 2, 8).
Mais, pour en venir au fond du récit, il faut reconnaître que le thème du complot
ourdi contre le roi rencontre de nombreux échos dans l'histoire égyptienne.
Les pharaons Téti, Pépy Ier et Mérenrê II, à la VIe dynastie, Amenemhat Ier,
à la XIIe dynastie, Ahmosis, Toutânkhamon (?) et Ramsès III, au Nouvel
Empire, furent quelques-unes des cibles, et parfois victimes, de conjurations
téméraires. On ne sera pas surpris, dans ces conditions, que les mythographes
officiels aient élaboré cet épisode séthien pour expliquer certains accidents
de l'histoire et, surtout, pour légitimer par avance une répression d'envergure
et un châtiment implacable. Le souvenir récent d'un régicide avéré, comme celui
d'Amenemhat Ier au début de la XIIe dynastie, dont on sait qu'il fut politiquement
exploité par son fils et successeur Sésostris Ier, n'aurait-il pas joué
un rôle important dans la conception de cet épisode mythique ?
Osiris et Sésostris.
P.P. Koemoth a été le premier à voir dans l'historicisation du mythe
osirien un effet probable de propagande royale [22].
Son commentaire du texte tentyrite relatif à Osiris "Seigneur de l'Égypte,
qui a gouverné les habitants du désert, qui a gouverné les contrées étrangères
en tant qu'Horus Celui qui a fait cesser le massacre dans le Double-Pays"
suggère, prudemment, que cette historicisation aurait fort bien pu intervenir
sous le règne de Sésostris Ier, "de manière à magnifier l'image de
ce dernier aux yeux de ses sujets. Sésostris leur aurait apparu alors comme
l'image d'un roi mythique célèbre ayant œuvré à la gloire de l'Égypte, à l'aube
des temps".
De fait, plusieurs indices, dans cette enquête sur le thème du règne terrestre
d'Osiris, nous conduisent à la XIIe dynastie et, plus précisément, à Sésostris Ier.
Une naissance thébaine, dans la capitale dynastique des Amenemhat et des Sésostris,
une titulature qui semble avoir été composée, pour partie au moins, au début
du Moyen Empire, un Osiris utilisant la parole persuasive comme mode de gouvernement,
à l'image de ce que prétendent faire les souverains de cette époque, une fin
tragique, qui pourrait évoquer l'assassinat d'Amenemhat Ier.
Ainsi s'éclairerait ce passage où Manéthon signale que les Égyptiens plaçaient
Sésostris, pour ses exploits, immédiatement après Osiris.
On ajoutera que la langue égyptienne suggérait un jeu de mots évident entre
le nom propre "Sésostris" (s-en-ousiré) et l'expression "le
second d'Osiris" (sen-ousir).
Assurément, Sésostris Ier, dont la figure légendaire s'est progressivement
nourrie des exploits militaires de Sésostris III, ne fut pas le premier,
ni surtout le dernier à trouver avantage à la diffusion de cette "biographie"
d'Osiris : l'expérience historique du Nouvel Empire, illustrée notamment
par les conquêtes de Thoutmosis III et le rôle privilégié de certaines
épouses royales, dut certainement enrichir, comme on l'a vu, le récit mythique.
Les rois éthiopiens de la XXVe dynastie, qui reprirent à leur profit l'idéologie
pharaonique, puis les souverains de la renaissance saïte contribuèrent aussi,
selon toute vraisemblance, à la réactivation du mythe. On peut se demander si
le personnage d'Alexandre le Grand n'apparut pas à quelques Égyptiens hellénisés
ou Grecs égyptianisés comme la réincarnation messianique du prototype osirien
du roi conquérant et civilisateur.
[1]. Tous les extraits de Plutarque sont cités
ici dans la traduction de Chr. Froidefond, Plutarque. Œuvres morales V/2,
Isis et Osiris, Éd. « Les Belles Lettres », Paris, 1988.
[2]. Dend. II, 100-101 ; autres
références dans S. Cauville, Dendara. Les chapelles osiriennes. 2.
Commentaires, Bibliothèque d’étude 118, IFAO, Le Caire, 1997,
p. 236-238.
[3]. C. De Wit, Les inscriptions du Temple
d’Opet à Karnak III, BiAeg XIII, Bruxelles, 1968, p. 146-147.
[4]. Voir J. Yoyotte, “Une notice biographique
du roi Osiris”, BIFAO 77, 1977, p. 145-149.
[5]. G. Maspero, Les contes populaires
de l’Égypte ancienne, Paris, 1882, 4e éd. 1911, p. 215-222.
[6]. Manéthon, Aegyptiaca,fgt 35-36 ;
W.G. Waddell, Manetho, Loeb Classical Library, p. 70-71, 1940,
réimpr. 1980.
[7]. Ibid., fgt
[8]. Voir S. Sauneron,“Les 7000 de Xoïs”,
Villes et légendes d’Égypte, 2e éd., BdE 90, IFAO, Le Caire, 1983,
p. 171-174.
[9]. Edfou VI, 109.
[10]. Voir S. Cauville, Dendara. Les chapelles
osiriennes. 3. Index, BdE 119, 1997, p. 381-382. La traduction
de ce passage par S. Cauville (“tu gouvernes”), qui ne tient pas compte
de la morphologie verbale, ne peut être retenue : il faut respecter l’accompli
indiqué par la forme égyptienne ( litt. “alors que tu as gouverné”), puisqu’il
est justement question ici du premier règne, terrestre, du dieu.
[11]. H. de Meulenaere, B. von Bothmer, “Une
tête d’Osiris au Musée du Louvre”, Kêmi XIX, 1969, p. 9-16.
[12]. Voir W. Westendorf, “Eine Königstitulatur
des Osiris”, HÄB 30, 1990, p. 253-361.
[13]. Traduction de P. Bertrac, Y. Vernière,
Diodore, Bibliothèque historique, Livre I, Les Belles Lettres, 1993.
[14]. Voir A. Moret, “La légende d’Osiris
à l’époque thébaine d’après l’hymne à Osiris du Louvre”, BIFAO 30, 1931,
p. 725-750 et pl. III.
[15]. Ce texte, dont il n’existe à ce jour, à
notre connaissance, aucune traduction publiée, a pu être interprété grâce au
concours de Mme Marguerite Morfin (Centre d’égyptologie Fr. Daumas, Université
Paul Valéry, Montpellier III) ; je lui adresse ici mes plus vifs remerciements.
[16]. Texte hiéroglyphique dans K.A. Kitchen,
Ramesside Inscriptions II/21, Blackwell, Oxford, 1979, p. 849, 4-8.
[17]. P.Bibl.Nat. Suppl. gr. n° 574
= PGM IV, 94-104 ; traduction anglaise dans H.D. Betz, The
Greek Magical Papyri in Translation, 2nd ed., 1992, p. 39 ; traduction
française dans A. Verse, Manuel de magie égyptienne, Paris, 1995,
p. 15. Voir J.G. Griffiths, Plutarch’s De Iside et Osiride,
Cambridge, 1970, p. 316-317 ; J. Quaegebeur, OLP 22, 1991,
p. 118-122.
[18]. Voir J. Quaegebeur, “Anubis, fils d’Osiris,
le vacher”, StudAeg 3, 1977, p. 119-130.
[19]. Je suis très reconnaissant à M. Jean-Claude
Grenier, professeur à l’Université Paul Valéry (Montpellier III), de m’avoir
suggéré ce commentaire.
[20]. Voir B. Mathieu, La Poésie amoureuse
de l’Égypte ancienne. Recherches sur un genre littéraire au Nouvel Empire,
BdE 115, IFAO, Le Caire, 1996, p. 64-65 et 80.
[21]. Sur la mort d’Osiris, on se reportera à
l’article de N. Guilhou, dans ce même numéro.
[22]. Un nom d'Horus pour le roi Osiris, GM43,
1994 ,p 89-96.
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