| |
| Dernière mise à jour : 02/02/2008 |
L'époque amarnienne est une des plus
passionnante de l'ancienne Égypte. C'est aussi une de celles
qui a suscité le plus de travaux et de controverses.
Notre but ici n'est pas d'être exhaustif sur le sujet, mais
d'offrir au lecteur une vision qui essaie d'être objective
en fonction des données historiques qui semblent avérées.
De nombreux points restent néanmoins sujets à discussion ou
à interprétation.
 |
..."L'époque amarnienne est une des
plus passionnante de l'ancienne Égypte. C'est
aussi une de celles qui a suscité le plus de
travaux et de controverses"
|
 |
Avec le règne du pharaon Akhenaton, le
vieux pays d'Égypte va connaître une exceptionnelle période
de bouleversements et une des expérience spirituelle et religieuse
les plus fascinante de l'histoire de l'humanité.
Sous l'impulsion du pharaon Aménophis (Amenhotep)
IV- Akhenaton et de sa belle et célèbre épouse Néfertiti
(vue 26), ce que l'on a coutume d'appeler "l'hérésie
amarnienne" (du nom de sa capitale Amarna) ou
"l'expérience amarnienne" va tenter de bouleverser
les croyances traditionnelles d'une civilisation multimillénaire.
|
|
Vue 26
|
Il s'agit d'un sujet assez à la mode
et de nombreux ouvrages paraissent régulièrement sur Akhenaton
et Néfertiti, de qualité variable et qui reflètent hélas
souvent plus les rêves de leurs auteurs que la réalité de
la documentation. Quant encore les protagonistes ne sont pas
complètement désacralisés dans des réclames pour savonnette
ou autre… Mais même chez les égyptologues professionnels l'évocation
de cette période entraîne des réactions et prises de position
souvent passionnées, tant les questions sous tendues sont
importantes pour l'histoire religieuse et l'histoire des idées
en général.
Il faut dire que la personnalité du roi Akhenaton, ainsi
que la signification et la portée de son action et de sa
pensée
ont été très diversement appréciés. Ainsi à la fin du XIXème
siècle, le grand égyptologue anglais, Sir Flinders Petrie,
le premier à avoir compris l'importance historique d'Akhenaton,
le décrivait à la fois comme le premier monothéiste et
le premier individu de l'histoire et écrivait : "un
homme qui fut incontestablement un génie et qui parvint à broyer
la carapace millénaire des habitudes, des superstitions
et des conventions de la société et tint courageusement
tête à la
puissance du clergé et des autres dignitaires". Freud dans "L’homme Moïse et la religion monothéiste" voyait une filiation entre le prophète et le roi (voir ICI).
De nos jours, beaucoup d' historiens plus matérialistes ont
renversé du tout au tout ce jugement et nombreux sont ceux
qui considèrent Akhenaton comme un tyran, un despote fanatique, voire un malade mental et un athée !
Alors, nous allons essayer d'y voir un peu plus clair, en
nous appuyant sur les faits avérés dont nous disposons et
en proposant des hypothèses plausibles sinon toujours certaines.
Pour cela, il nous faut remonter loin dans le temps, vers
les années 1350 avant notre ère, dans l'Égypte impériale du
Nouvel Empire, au temps du père d'Akhenaton, le pharaon Aménophis
III...
|
LA SOCIETE EGYPTIENNE A LA FIN
DU REGNE D'AMENOPHIS III
|
|
|
Vue 35
|
L'Égypte
est déjà une très ancienne civilisation, puisque les pyramides
se dressent depuis plus de 1000 ans sur le plateau de Gizeh.
Le pays possède une très vieille tradition, qui a su résister
et s'affirmer malgré les vicissitudes de l'histoire.
Ce sont les pharaons de la glorieuse XVIIIème dynastie qui
gouvernent le double pays d'Égypte depuis un siècle après
en avoir chassé les envahisseurs étrangers. Cette occupation
du pays a laissé des marques profondes dans l'imaginaire collectif.
Et c'est pour se garantir de nouvelles invasions, que l'Égypte
s'est constitué un immense empire qui s'étend depuis la 4ème
cataracte du Nil, dans l'actuel Soudan, jusqu'à l'Euphrate
et à la limite de l'Anatolie
(vue 35)
[voir annexe1]
.
Et sous le règne d'Aménophis III, l'empire
est à son apogée. Les immenses richesses que représentent
les tributs payés par les nations sous domination affluent
vers la vallée du Nil et contribuent à une prospérité générale
qui se marque notamment par les riches dotations aux temples
traditionnels et par l'abondance d'une production architecturale
et artistique dont le raffinement ne sera jamais dépassé par
la suite.
L'enrichissement
du pays et les contacts externes ont favorisé la transformation
de la société égyptienne. Désormais, c'est une société plus
ouverte, une société surtout devenue cosmopolite,
avec une présence et une influence de plus en plus importante
des étrangers installés en Égypte.
Et ainsi, petit à petit, les mentalités se sont modifiées…
Les conséquences en sont multiples, aussi bien pour ce qui
concerne les conceptions sur la nature de la royauté que sur
la spiritualité, avec un développement de l'idée impériale
qui se superpose au développement du culte solaire. On proclame
l'universalisme du pouvoir royal sur terre comme celui du
soleil Ra dans le ciel. Les épithètes laudatives fleurissent,
le roi étant appelé "roi des rois, prince des princes", et
déjà "Aton pour tous les pays". Et les théologiens vont de
plus en plus associer le dieu solaire par excellence, Ra (vue
23), à tous les autres dieux du panthéon, à commencer
par Amon.
La
XVIIIème dynastie s'est placée depuis le début sous la protection
-le patronage- du dieu Amon de Thèbes, promu dieu dynastique,
dieu d'empire (vue
25).
|
|
Vue 25
|
"Roi des dieux et dieu des Rois", Amon a vu son
rôle de divinité principale du pays se renforcer petit
à petit, et il est maintenant amalgamé au grand dieu Ra, sous
la forme d'Amon-Ra. Cette solarisation d'Amon fait du soleil
la principale forme de la divinité, tandis que les autres
dieux représenteraient des manifestations particulières à
un moment donné et à un endroit précis (vue
31).
Amon -dont le nom veut dire "le caché", celui qui ne s'est
pas encore manifesté- représente maintenant un dieu démiurge
par excellence, un dieu qui a créé et qui recréé chaque
jour le monde. De plus en plus on le considère comme l'un
dans lequel le tout est contenu [annexe2].
Cette interprétation qui consiste à faire dériver le multiple
de l'un s'impose progressivement dans les classes dominantes
et chez les lettrés -de plus en plus nombreux-. Elle est
typiquement dans la tradition et la mentalité égyptienne,
et il ne viendrait à l'esprit de personne à ce moment de
vouloir effacer, renier d'autres entités divines pour autant
!
Amon, c'est aussi le garant suprême du droit et de la morale,
dont la volonté se manifeste par des oracles, notamment
par ceux qu'il rend aux fidèles qui le consultent lors de
ses sorties en procession les jours de grandes fêtes.
Inutile de dire que ces spéculations passent largement au
dessus de la tête du fidèle de base, et d'ailleurs aucun
effort de vulgarisation n'a jamais été entrepris pour essayer
d'expliquer ces conceptions à un peuple misérable qui avait
bien d'autres soucis beaucoup plus concrets et qui faisait
largement confiance aux petits dieux et génies qui veillaient
sur sa vie quotidienne.
Toutefois, Amon n'est pas resté uniquement
un dieu officiel et lointain. Il a su gagner la confiance
de nombreux égyptiens qui en ont fait leur dieu personnel,
leur interlocuteur divin privilégié. Car à cette période
se développe progressivement une nouvelle conception des rapports entre dieu et les hommes, qu'Assmann appelle la "nouvelle théologie de la volonté divine". Elle accompagne l'émergence d'une forme de piété personnelle,
d'une relation directe de l'homme avec son dieu, qui n'existait
pas dans les époques antérieures. Amon est ainsi devenu
celui qui sait écouter celui qui l'implore, qui sait pardonner,
qui sait consoler. Il est désigné comme "celui qui secourt
les humbles", "celui qui donne la force aux malheureux". On peut le prier, le fléchir, il pardonne les fautes
si on peut justifier d'une conduite irréprochable si, comme
le disent les textes, on a "suivi le chemin de la
Maat".
Il faut dire ici un mot de la déesse Maat (vue
29) [NB: pour un
article plus complet]
Maat est le fondement de la compréhension du système religieux
et de la société égyptienne. La Maat, c'est le monde organisé,
l'ordre, la stabilité la justice qui règne. Maat c'est l'équilibre
entre les forces antagonistes qui gouvernent le monde. L'univers apparaît comme une machine harmonieusement réglée selon ses lois qui établissent un équilibre dynamique entre le monde lointain des dieux et la solidarité sociale du monde des hommes dont Pharaon a la responsabilité.
Le rôle du roi, est donc de faire régner la Maat sur terre.
Et l'offrande suprême que le roi fait aux dieux, c'est celle
d'une figurine de cette déesse. Par cette offrande, le roi
leur signifie que, grâce à son action personnelle aidée
par celles des hommes, le monde terrestre est conforme à ce
que eux, les dieux, demandent. A charge maintenant pour
eux d'agir
en retour pour les hommes.
C'est cette réciprocité qui est
fondamentale dans toute la religion égyptienne et c'est sur
elle que repose la continuité du monde.
Remarquons ici quelque chose de très important pour la suite,
dans la conception traditionnelle, le
roi fait régner la Maat sur terre mais il n'est pas
la Maat.
Parallèlement
à la montée du dieu Amon, la puissance
temporelle de son clergé s'est considérablement accrue,
ainsi que son pouvoir politique. Pour s'en convaincre, il
n'est que de regarder la magnificence du grand temple de Karnak
où chaque souverain avait à cœur de laisser sa marque par
des travaux architecturaux et les listes impressionnantes de dons divers qu'il recevait.
De plus, la volonté d'Amon, on l'a dit, s'exprimait par l'intermédiaire
des oracles. Oracles rendus par les prêtres bien sûr ! Ces
oracles ont même parfois pu permettre à certains souverains
dont la légitimité n'était pas évidente d'accéder au trône
(par exemple la reine Hatchepsout).
Et de fait, cette puissance du dieu et de son clergé se manifeste
très clairement dans l'apparition de la notion de théogamie.
Le pharaon va apparaître non plus comme le fils de son
père
et de sa mère, mais comme le fils de sa mère et d'Amon qui
s'est incarné dans son père. Par ce processus de théogamie,
il renforce ainsi sa filiation divine et son rôle traditionnel
de garant de la Maat.
Par le biais des oracles, le dieu et son clergé pouvaient
approuver ou censurer la conduite des particuliers, mais
il existait un danger potentiel qu'il en fasse de même de
la conduite royale. Cette menace semble avoir été insupportable
à Akhenaton, nous le verrons.
Ainsi donc, on assiste à cette époque à une consécration du
dieu Amon-Ra, et parallèlement à une reviviscence
des cultes et de la dévotion solaire, en particulier
dans la famille royale. Et c'est dans ce contexte d'un dieu
Amon triomphant, que le dieu Aton va faire son apparition.
Qui
est ce dieu Aton qui sera le centre de la religion qu'Akhenaton
essaiera d'imposer ?
En fait, ce n'est pas vraiment un dieu nouveau, car on trouve
mention de son nom dans les textes des pyramides, soit 1000
ans plus tôt.
A l'origine Aton représente un des noms communs désignant
le soleil, dérivé d'une racine verbale signifiant "être
loin". Cela devait se prononcer quelque chose comme "yati(n)".
Avec le temps, le "n" terminal est tombé.
|
|
Aton
|
Il n'est pas vraiment ressenti comme une divinité particulière,
mais comme tout simplement le disque
en mouvement.
Nous avons vu que sous le règne du père d'Akhenaton, Aménophis
III, le dieu Amon est considéré de plus en plus comme une
manifestation du soleil sous la forme Amon-Ra. Eh bien, on
considère maintenant qu'il accompli en tant qu'Aton, le disque
solaire visible partout et par tous, son périple céleste et
qu'il enserre de ce fait tout l'univers de sa puissance.
Pendant toute la XVIIIème dynastie, cette dynamique
solaire universelle est mise en parallèle avec le pouvoir
royal qui est lui aussi de plus en plus considéré comme universel. Il y a là une sorte de retour en arrière vers l'Ancien Empire, une sorte de néo-héliopolitannisme religieux et à partir du règne de Thoutmosis IV (un règne charnière pour de nombreuses choses) une volonté politique de retour à la toute puissance monarchique des temps plus anciens.
Progressivement on voit une relation de plus en plus forte
se nouer entre Aton et le roi. Ainsi quand Aménophis
III sort de son palais, c'est Aton qui se lève à l'horizon,
quand il marche sur les pays étrangers, c'est Aton qui
parcourt le ciel, et un vizir a pu se décrire comme étant "celui
qui contemple le disque en son horizon", c'est à dire le
roi dans son palais. Cette montée d'Aton sous Aménophis
III est aussi attestée par le nom "Aton est
resplendissant" donné
à un des palais et à la barque royale d'apparat. Un des corps
d'armée égyptien prend également le nom d'Aton.
On assiste aussi à une multiplication des colosses à l'effigie
du souverain. Ces colosses représentent une matérialisation
du corps divin du roi, et ils sont l'objet d'un culte.
Ils
se multiplieront sous Akhenaton conformément à l'idée que
celui ci se faisait de sa fonction.
Nous voyons ainsi qu'Aton est donc déjà bien présent à la
fin du règne d'Aménophis III. Notons, et c'est important,
que la dévotion solaire de ce souverain est très différente
de ce que sera celle d'Akhenaton. Le roi continue à participer
au grand voyage diurne et nocturne du soleil, et aide celui
ci a renaître au matin après avoir vaincu ses ennemis du monde
souterrain, et notamment le serpent Apophis.
|
AMENOPHIS IV - AKHENATON MONTE
SUR LE TRONE
|
|
|
Vue 28
|
Voilà
où nous en sommes lorsque en l'an 1356 avant JC un grand malheur
frappe le Double-Pays d'Égypte : le pharaon Aménophis
le troisième vient de mourir…
Après les 70 jours rituels, il a été inhumé en grande pompe
dans son
hypogée de la vallée des rois, et c'est son fils aîné
survivant qui monte sur le trône (vue
28).
Sa légitimité est incontestable, et incontestée puisque son
frère aîné Thoutmosis était déjà mort.
Cette montée sur le trône a peut être été
précédée par une période de corégence
avec son père, mais ceci est très discuté
[annexe 4]. C'est
un débat toujours passionné qui a donné
lieu à une excellente thèse de Leslie
Bailey qui conclut...qu'on ne peut pas conclure! Les arguments
les plus récents vont contre une telle corégence.
1)- Le nouveau souverain
En l'état actuel de la documentation, il n'est pas
possible de répondre avec certitude à la question
: quel âge avait Amenhotep lors de son accession au
trône ? Question pourtant essentielle pour comprendre si ses
idées et son énergie à les appliquer sont ceux d'un homme
ou d'un adolescent. La plupart des historiens pensent que,
en l'état actuel des connaissances, le roi devait avoir entre
10 et 15 ans lors de son avènement.
Il s'appelle donc Amenhotep, comme son père, (ou Aménophis,
déformation grecque du nom égyptien Amenhotep - Imn htp, "Amon
est satisfait"). Cette dénomination fait donc directement
référence au dieu Amon [NB: selon Jan Qaguebeur, Aménophis
serait une faute car ne dériverait pas d'Imn-htp mais
d'Imn-m-Ipt].
2)- L'enfance du roi
Nous
ne savons pratiquement rien de la jeunesse de celui qui
est devenu le pharaon Aménophis IV.
Ce dont on est sûr c'est qu'elle s'est déroulée à une période de réelle crise du polythéisme, comme si les Égyptiens n'arrivaient plus tout d'un coup à gérer leur immense monde divin et avaient éprouvé la nécessité d'insister sur l'unité du divin plus que sur la diversité des dieux, notamment en redonnant une place
de choix aux très anciens cultes solaires. Certains
lettrés, minoritaires, allaient même très loin en rejetant
comme autant de superstitions les arcanes compliquées
de la religion traditionnelle au profit d'une interprétation d'esprit
rationaliste qui privilégiait la seule réalité visible. Ce mouvement de pensée a été qualifié par le grand spécialiste de la religion Égyptienne Jan Assman de phénoménologie. Il aboutit à abolir tout ce qui est construction intellectuelle (spéculations théologiques et mythes) ou spiritualité : la foi n'a rien à faire dans un tel système.
Tout ceci marquera profondément le jeune prince, comme probablement
aussi l'influence de sa mère, la Grande Épouse
Royale d'Aménophis III, la reine Tiy dont la puissante
personnalité a certainement joué un rôle
(vue
30).
Le jeune Aménophis a déjà
épousé celle qui est -peut être- sa cousine, -peut être la fille de Ay- la
belle Néfertiti (dont le nom signifie "la belle est venue")
(vue
4) qui devient de ce fait la Grande Épouse Royale
qui est censée donner naissance à l'héritier mâle du trône,
ce qu'elle ne fera pas.
3)- An I et an II
Pendant les deux premières années du règne, rien ne semble
changer.
Le roi s'est fait couronner à Thèbes, la ville d'Amon, comme
ses prédécesseurs avant lui. Il a adopté une titulature très
traditionnelle, qui fait clairement référence à Amon, et garde
son nom de naissance Imen-htp. Ses très rares représentations
à n'avoir pas été détruites adoptent
le canon traditionnel. C'est ainsi que sur le linteau d'entrée
de la tombe de Kherouef
TT 192, qui exerça ses fonctions à cheval
sur les règnes d'Amenhotep III et IV, on voit le roi
(dont les cartouches sont martelés) faire offrande
classique à Amon (vue
81).
Cependant dès cette époque (il a donc entre 11 et 12 ans)
il introduit une nouvelle entité divine solaire basée sur
Horus de l'Horizon (Horakhty) qu'il nomme "Ra-Horakhty en
sa nature de lumière solaire qui émane du Disque Aton", faisant
ainsi de Ra un "souverain de l'horizon" établissant ainsi
sa proximité avec la royauté terrestre.
En l'an 2, le roi se proclame
Grand Prêtre de cette nouvelle composition divine,
tout en continuant à honorer les dieux traditionnels, jusqu'à
la coupure de l'an IV. Ces deux périodes sont bien illustrées
dans la tombe du vizir de l'époque, Ramose.
Amenhophis IV a alors 14 ans. Il vient d'épouser Néfertiti qui apparaît à ses côtés sur les monuments, et décide de célébrer sa fête-Sed (une cérémonie qui normalement n'est célébrée qu'après 30 ans de règne). Le but de cette fête-Sed semble avoir été la volonté du roi de "se diviniser" lui même et de souligner la nature consubstantielle de sa royauté et de celle d'Aton dont le nom dogmatique apparaît maintenant dans des cartouches.
Les choses commencent à bouger
aussi au point de vue architectural.
• Le roi ordonne la construction, à l'Est
du domaine d'Amon à Karnak, de plusieurs édifices dédiés au
dieu Aton (voir ICI).
Pour cela, il a choisi la zone entourant l'obélisque
dit unique (ils vont habituellement par paires) de Thoutmosis
III, symbôle hiélopolitain et icône de la pierre solaire primitive
d'Héliopolis, le Benben, qui unit le ciel et la terre.
Et dès ce
moment, on note des innovations qui ont profondément ébranlé
et choqué les mentalités de cette société si traditionnelle
et conservatrice. Tout d'abord, pour aller plus vite, on ne
construit plus en gros blocs, mais à l'aide de briques de
grès, les talatates, qui pouvaient être portées par un homme
seul (vue
38) (voir détails
ICI). La construction s'en trouve considérablement accélérée,
mais le démantèlement qui suivra l'époque amarnienne aussi,
bien sûr. Voyez quelques résultats
ICI.
|
|
Colosse osiriaque à
l'effigie du roi
|
• Surtout, les représentations figuratives subissent
des changements importants. Certes, les canons de fond, notamment
la perspective couchée sont respectés et l'on n'hésite pas
à reconnaître les œuvres comme égyptiennes, mais les personnages
deviennent très étranges, même pour nous autres modernes.
Alors imaginons l'effet sur les égyptiens de l'époque!…
Cette innovation dans la décoration apparaît clairement comme
une volonté royale délibérée. Certains sculpteurs, comme Bak
(vue 2),
disent d'ailleurs expressément qu'ils ont reçu
leur enseignement du souverain lui même.
C'est cela qui est frappant avant la rupture officielle avec
Amon qui surviendra plus tard: cette espèce de style naturaliste,
réaliste, poussé parfois jusqu'à la caricature et qui caractérise
l'époque amarnienne.
• Le roi (et les autres personnages de la famille
royale d'ailleurs), est représenté avec un crâne allongé,
un long cou mais une tête rejetée vers l'arrière, de grosses
lèvres (vue
14,vue
15 ). Il est presque toujours coiffé du casque
bleu (Khepresh) ou du némès, et ce dernier adopte
une forme ronde qui rappelle le disque solaire Des hanches
larges et féminines (vue
27) lui donnent parfois un aspect androgyne qui a fait
couler beaucoup d'encre, puisque certains en ont conclu qu'il
était un dégénéré, atteint d'une maladie endocrine (Syndrome
de Frölich). Ce qui est faux ! On peut être certain aujourd'hui
qu'Akhenaton n'est pas atteint d'une forme d'eunucchisme,
et les 8 filles au moins qu'il engendrera en sont une preuve
formelle...Par contre, il est possible qu'il ait souffert
d'un syndrome de Marfan, et les troubles oculaires qui ont
pu en résulter pourraient expliquer une partie de sa
théologie (voir à ce sujet ICI
et pour une discussion plus en profondeur
ICI).
• Dans l'art amarnien, tout ce qui était
statique, fixé pour l'éternité est maintenant
en mouvement. Les axes verticaux deviennent des diagonales,
d'où l'allongement des têtes et des couronnes.
Cette notion de mouvement se retrouvera, comme nous le verrons,
dans les relations du roi avec son Dieu et notamment dans
la présentation haute des offrandes (vue
27). On la retrouve aussi dans les scènes de la
vie privée de la famille royale, ainsi par exemple
les rubans flottant au vent pour matérialiser le souffle
divin.
|
|
Vue 27
|
• Il est probable que le roi a donné l'ordre de
ne rien cacher des caractéristiques physiques de la famille
royale ( les crânes retrouvés sont effectivement allongés)
(vue
40) et même de les accentuer, à la fois par ce souci de
ce naturalisme qui va caractériser la nouvelle religion, et
à la fois par souci de créer un choc dans les esprits par
rapport à la tradition. L'art amarnien apparaît ainsi
comme une distorsion maniériste de la réalité,
une forme d'expressionnisme en rupture avec les canons classiques.
rappelons qu'en Égypte ancienne les représentations ne sont
jamais neutres. Au contraire, elles sont l'essence même
de l'idéologie royale.
En se faisant représenter sous une forme ambiguë, à la fois
masculine et féminine, ou encore sous forme asexuée, le roi
a au moins deux buts.
D'abord il se représente ainsi comme la fusion du père et
de la mère du pays, comme l'Être humain primordial, l'émanation
non sexuée du dieu Aton, dont il est l'unique représentant
sur terre.
D'autre part, en rapprochant son iconographie de celle de
la reine Néfertiti, il gomme de plus en plus les différences
qui pouvaient exister entre eux. Et c'est une nécessité,
une sorte de chassé croisé car lui, le roi, va monter
d'un cran en s'assimilant à Aton, et il faudra que la
place qu'il laisse vide soit occupée : elle le sera par
la reine Néfertiti.
4)-Rôle de Néfertiti
Néfertiti va ainsi jouer un rôle majeur dans la religion amarnienne.
Déjà aux époques précédentes, la Grande Épouse Royale avait
pris une place de plus en plus grande dans la théologie et
l'organisation du culte, mais maintenant elle tient une place
presque aussi importante que le roi. Et ainsi sur les stèles,
les statues, chaque fois que l'on aura la place matérielle
pour le faire, c'est le couple royal que l'on représente et
non le roi seul.
Et l'on verra aussi la reine s'approprier des insignes du
pouvoir qui étaient strictement réservés auparavant à pharaon
seul. Elle sera représentée par exemple en train de massacrer
-fictivement- les ennemis de l'Égypte, ou d'accomplir des
rites spécifiquement royaux du culte divin ce qui était impensable
avant cette époque.
Des restes de grands colosses "osiriaques" qui
alternaient avec les piliers sur la façade de la
cour du temple montrent cet aspect extraordinaire que
roi avait adopté (vue
32 et vue
39). On trouve trace par ailleurs de représentation
d'une fête-Sed (vue
46). Le roi n'ayant bien entendu pas, et
de loin, atteint le délai habituel pour ce
type de fête
jubilaire, il faut y voir une autre signification, qui
est plausible mais qui reste hypothétique :
la volonté
de marquer le début d'une nouvelle ère.
 |
..." A l'évidence, il conçoit
dès le début l'état égyptien
comme une théocratie dont Aton est le souverain,
et lui même le représentant sur terre"
|
 |
Jusqu'à la 4ème année
de son règne, celui qui est toujours Aménophis
IV partage sa résidence entre Memphis
(près
du Caire) qui est toujours resté la capitale administrative
de l'Égypte, et Thèbes qui est plutôt
la capitale religieuse.
A l'évidence, il conçoit dès le début
l'état égyptien comme une
théocratie dont Aton est le souverain, et lui même
le représentant sur terre.
Pendant cette période, il s'emploie donc à développer
le culte de son dieu Aton, et parallèlement à
essayer de reprendre à son profit l'administration
du domaine d'Amon, aussi bien pour casser la dynamique religieuse
du grand dieu que pour essayer de réduire la puissance
temporelle de son clergé et aussi pour récupérer
les immenses richesses d'Amon dont il a besoin pour son programme
de grands travaux.
Car en effet à partir de l'an IV, le roi décide
de rompre franchement avec Thèbes. Ceci est une simple
constatation, car il n'existe aucun document qui nous parle
de la crise religieuse avec le clergé d'Amon. Il va
choisir d'édifier une nouvelle capitale en Moyenne
Égypte à mi distance entre Thèbes et
Memphis, sur le site connu actuellement comme Tell el Amarna
ou plus simplement Amarna (vue
41). Cet endroit est également proche d'Akhmim,
d'où l'on suppose que sont originaires les parents
de la reine.
|
|
Vue 41
|
Le roi nous explique comment il aurait (?) choisi cet endroit
: il a été guidé par Aton lui même
qui, un jour où il naviguait sur le fleuve, s'est levé
exactement dans l'échancrure que faisait dans la falaise
rocheuse l'ouverture du lit desséché d'un ouadi,
dessinant ainsi le hiéroglyphe Akhet qui représente
l'horizon en égyptien ancien(vue
43).
Des calculs astronomiques ont permis de situer l'épisode fondateur
le 21 février 1351 avant JC, à 5h30 du matin : c'est alors
que le soleil apparu dans l'échancrure du ouadi principal
qui troue la falaise cernant le cirque rocheux, réalisant
le signe hiéroglyphique de l'horizon (Akhet).
Et la nouvelle capitale fut baptisée Akhet-Aton,
càd l'Horizon du Disque.
Tout autour de l'immense cirque rocheux qui entoure l'emplacement
de la ville (vue
22), le roi va faire graver dans le rocher 14 stèles
(vue
10) où il précisera les raisons du choix
du site : outre l'endroit de la " révélation
" d'Aton, c'est également un terrain vierge n'appartenant
à aucun temple, à aucun domaine funéraire.
Ce qui n'est pas entièrement exact, car de l'autre
côté du Nil,tout près, se trouve la cité
d'Hermopolis, l'antique cité du dieu Thot (vue
47).
La construction de la ville s'étendra de l'an V à
l'an VII ou VIII, ce qui est très rapide bien sûr,
et mobilisera une part importante des ressources économiques
et humaines du Royaume.
C'est sur ce site qu'il a choisi lui même que le roi
va pouvoir pleinement développer ses conceptions sur
Aton et sa nouvelle vision du monde.
[Une excellente reconstitution, avec de nombreuses images
en 3-D est visible sous le titre Model
of the city)
|
|
|
|