LA DEUXIEME PARTIE DU REGNE

Tombe de Ay
Qu'est ce que les égyptiens pouvaient bien penser de leur roi et de sa religion ?
Il est bien clair que seul le roi et une poignée de gens très proches comprenaient ce qui se passait ! Le reste du pays reste très largement fidèle à la religion traditionnelle. Cette opinion doit cependant être nuancée par la découverte récente des restes d'un temple d'Aton à Héliopolis, et par la certitude qu'on a maintenant que le roi ne vivait pas cloîtré à Akhetaton, même si c'était son lieu de prédilection. Des temples à Aton ont été retrouvés ailleurs en égypte et en particulier à Héliopolis, en Basse égypte où se trouvait déjà le centre de culte le plus important et le plus ancien du dieu Ra.

Même parmi les courtisans, les opinions sont certainement très dubitatives derrière une approbation de façade soit forcée, soit par carriérisme. L'opposition ne pouvait être que souterraine.
Un signe qui ne trompe pas c'est le très petit nombre de tombes creusées dans la falaise qui entoure la ville et dont une seule semble avoir été vraiment utilisée pour un enterrement, et ce malgré une exhortation spécifique du roi indiquant qu'il était impensable pour les courtisans de se faire enterrer ailleurs qu'à Amarna…ce qui n'allait donc pas de soi.
Et puis on a retrouvé jusque sur le site même d'Amarna et dans le village des ouvriers notamment des représentations des dieux traditionnels et même des statuettes de l'exécré dieu Amon ! Cette persistance, et même probable reviviscence des cultes traditionnels vers la fin du règne semble avoir irrité profondément le roi. Comme probablement l'opposition des principales institutions religieuses du pays qui, étranglées économiquement, ont du passer à un moment donné de la critique larvée à la critique ouverte.

L'attitude du roi se radicalise alors en même temps qu'il change les noms qualificatifs de son dieu Aton vers l'an IX, et on a vu que toutes les représentations divines anthropomorphes disparaissent. De même disparaissent les représentations thériomorphes où le roi est représenté, entre autre, en sphinx (vue 44)
Va alors commencer une campagne de destruction et de persécutions d'autres divinités absolument incroyable dans cette Égypte polythéiste qui respectait toutes les formes divines, même étrangères.
Le roi et ses zélateurs vont s'en prendre surtout à Amon et à sa parèdre Mout, et à tout ce qui se rapproche de lui, brisant les statues, martelant les noms du dieu partout, jusqu'au sommet des obélisques ou dans les cartouches portant son propre nom de couronnement (vue 11), effacement du nom d'Amon dans le cartouche Amenhotep). Voir un autre exemple ICI
Un fait intéressant est que l'on gomme même parfois le pluriel au mot "dieux".
Par contre on n'a pas l'impression qu'il y ait eu des persécutions de personnes pour leurs croyances (sauf pour certains hauts dignitaires des clergés, mais il s'agit là de politique et non de religion).

La première ébauche de monothéisme s'accompagne ainsi des premières persécutions systématiques de l'histoire de l'Égypte. Il y en aura d'autres, mais il faudra attendre encore 14 siècles pour les voir, ce seront celles du christianisme.

Ceci dit, ces destructions n'ont pas touché tous les dieux ni les différentes partie du pays de la même façon. Les destructions se sont concentrées clairement dans la région thébaine et sur tout ce qui rappelait de près ou de loin l'exécré Amon.
Que ce soit par volonté, par incapacité ou par négligence, de nombreux cultes ne sont pas inquiétés. Tout se passe comme si on avait divisé les dieux en deux groupes : ceux qui, de près ou de loin, gênaient théologiquement ou politiquement et qu'on s'est efforcé de faire disparaître et ceux qui, comme Osiris, n'étaient pas une gêne et qu'on a ignorés.
Ainsi à Hermopolis, quasiment en face de TEA, le culte de Thot, s'est poursuivi sans problème apparent. Par contre Amon et tous les dieux créateurs sont poursuivis : il n'y a pas de "première fois" dans l'atonisme.

Mais contrairement à une légende, les temples ne sont pas complètement fermés, on en est sûr, même Karnak. Par contre ils ont gravement périclité, ce que soulignera plus tard l'édit de restauration de Toutankhamon. Le roi aurait d'ailleurs pu les faire démolir, mais cela n'a pas été le cas sans qu'on puisse vraiment dire pourquoi.

 
  La condition ouvrière à Tell el Amarna  
 
Pourquoi Akhenaton n'a t'il pas détruit, entre autres, le temple d'Amon à Karnak ?
Une des hypothèses serait que le nombre d'ouvriers disponibles était insuffisant; en effet, la construction de de la capitale Akhetaton, ainsi que celle des temples à l'Aton dans le reste du pays, a probablement entraîné une pénurie de main d'oeuvre.
La découverte faite en 2008 d'un cimetière d'ouvriers sur le site de la capitale montre d'ailleurs la surexploitation terrible dont ces malheureux étaient victimes. Les enfants, dont 60 % souffraient d'anémie due à la malnutrition ou/et à des maladides chroniques (18-20 % aux autres périodes) commencaient à travailler durement de leur corps dès qu'ils étaient en état de soulever quelque chose. Les dégats osseux, et notamment vertébraux, sont impressionnants.

Sous alimentation, malnutrition faisaient des ravages dont les squelettes ont gardé la trace.
Le constat de Barry Kemp est effrayant : "l'incidence des décès chez les adolescents n'a d'équivalent à aucun autre endroit d'Égypte, et à aucune autre période historique [...]A l'âge de 20 ans, deux tiers étaient morts." Et encore : "jamais la taille des hommes égyptiens n'a été trouvée aussi basse pendant toute l'histoire du pays".
Manifestement, les piles d'offrandes destinées à Aton ne profitaient pas à tout le monde.

Vous trouverez ici l'article complet sur ce sujet.
 
 



Cette campagne iconoclaste et sacrilège a certainement beaucoup choqué les égyptiens, d'autant qu'elle était perpétrée au nom d'un dieu qui n'avait pas su acquérir leur confiance.
Et comment aurait t'il pu en être autrement? Akhenaton a institué une religion mécaniste, abstraite, et pour tout dire inhumaine. On peut même se demander si on doit parler de religion devant cette force froide, dotée d'un mouvement inéluctable et sans conscience.
Aton n'est absolument pas un dieu personnel à qui l'on peut s'adresser ou que l'on peut prier. Il est aveugle à la destinée des hommes, sourd à leurs prières et totalement muet: on ne peut en attendre ni consolation ni espoir.
On ne pouvait lui prêter aucun des traits humains que l'homme assigne toujours à ses dieux. Et donc pour les égyptiens, comme le dit Pierre Grandet c'était "à peine un dieu" ! Il n'est finalement que le corégent d'Akhénaton.

La piété personnelle ne peut se tourner que vers le couple royal, nous l'avons vu. Le lien affectif qui pouvait auparavant lier un individu avec une divinité représentait jusqu'alors pour lui une petite liberté de penser. Maintenant ce lien est détourné au seul profit du couple royal dont l'emprise est ainsi totale.

L'AU-DELA AMARNIEN ET OSIRIS


Il existe un changement profond et radical dans la conception de l'Au-delà, et même quand à son existence en tant qu'entité indépendante.
Si des références à Amon existent encore au début du règne d'Akhénaton, par contre Osiris, souverain des morts et du Royaume d'En-Bas disparaît immédiatement comme nous l'avons dit plus haut. Les défunts cessent de devenir des Osiris. Il n'y a plus de place pour le grand Dieu dans le système amarnien [annexe 6].
Ceci rend encore plus mystérieuse la découverte de Chaouabtis (serviteurs funéraires) dans la tombe d'Akhénaton, car ils répondent à une conception purement osirienne de l'Au-Delà.

Nous avons déjà évoqué le problème de la signification de la nuit, du côté obscur du monde, qui ne peut plus correspondre à rien et est assimilé à la mort ; les hommes "dorment comme s'ils étaient morts". On ne sait pas ce que devenait le soleil atonien la nuit. Apparemment on se contentait de constater qu'il n'était plus là...
Il est bien sûr hors de question dans ce contexte d'imaginer le réveil des morts par le soleil qui pénétrerait dans le monde d'En Bas, qui disparaît. D'où aussi l'abandon de l'orientation vers l'Ouest de l'entrée des sépultures qui regardent maintenant vers l'Est.

Mais on peut se poser la question: pourquoi faut t'il encore une sépulture? Or des tombes ont bien été creusées à Amarna, y compris pour le roi lui même. Elles semblent conçues comme de simples coquilles vides, mais qui ne participent plus magiquement à la survie de leur propriétaire. Cependant leur existence est capitale, ainsi que leur architecture, puisqu'elles sont le véritable "royaume" des défunts qui ne bénéficient plus de celui d'Osiris.

Un des problème majeur du système amarnien est justement de n'offrir aucune réponse claire à la question fondamentale: qu'est ce qui se passe après la mort ?
On ne sait presque rien ; rien n'a apparemment été proposé de manière formelle par le roi.
On suppose que les hommes devaient errer de jour et de façon plus ou fantomatique sur terre près du grand temple de Tell El Amarna (ou à défaut du temple d'Aton le plus proche), leur Ba venant profiter des offrandes offertes à Aton chaque matin. Il était donc capital de devenir un "Ba vivant". Et ainsi, comme on nous le dit la tombe de Toutou, le principal moment est, comme pour les vivants, l'éveil le matin, parallèle à l'apparition des rayons d'Aton. Plus besoin du "Champ des offrandes" et du "Champ des roseaux", pas plus que des livres funéraires traditionnels...
.. Un des problème majeur du système amarnien est justement de n'offrir aucune réponse claire à la question fondamentale: qu'est ce qui se passe après la mort ?

Ainsi l'au delà se déroule sur terre, dans le site d'Akhétaton essentiellement (c'est ainsi que Meryra dans sa tombe se proclame "Justifié dans Akhétaton"), et il est entièrement dépendant du roi qui est ainsi le dispensateur de vie sur terre, que l'individu soit vivant ou mort. C'est lui qui décidait si un individu était "maa-kherou" (justifié) ou non.
Le roi ETAIT la Maat, ceux qui avaient agi conformément à ses prescriptions -et eux seuls- étaient justifiés, comme nous l'avons déjà vu.

Les problèmes que pose cette destinée post mortem vont apparaître de façon criante à partir de l'an 14 quand des deuils apparaissent dans la famille royale, avec notamment le décès d'une des filles d'Akhenaton, Maketaton. On perçoit alors un grand désarroi chez le roi, matérialisé dans sa tombe par la scène célèbre où l'on voit le couple royal en train de déplorer la mort en couches de leur fille (vue 45). Certains ont vu dans le bébé le futur Toutankhamon.
De plus, le roi, peut être malade, a bien conscience d'un problème pour sa succession.
Or la Grande Epouse Royale Néfertiti a bien donné six filles au roi, mais aucun héritier mâle. La dame Kiya, dont le rôle reste peu clair, mais qui semble avoir succédé à Nefertiti en tant que Grande Epouse Royale (mais sans son rôle cultuel et qui de plus disparaît à la fin du règne), pourrait également avoir enfanté Toutankhamon.
Quoi qu'il en soit, Akhenaton savait donc que son successeur aurait probablement des problèmes de légitimité, et qu'il aurait donc besoin de s'appuyer sur les clergés traditionnels.

Tout ceci fait que la réflexion royale semble alors commencer à s'infléchir, au point que l'on se demande même si à la fin de son règne le roi croyait encore vraiment à son système. Il est impossible de répondre. On ne peut que constater que dans deux tombes amarniennes tardives -mais qui pourraient dater d'après la mort du roi- le nom d'Amon réapparaîtà côté de celui d'Aton.
Certains, comme Alain Zivie, se demandent si Akhénaton n'a pas été écarté du pouvoir réel à cette période.

En tout cas, il s'est fait creuser une tombe, sur un modèle nouveau par rapport à celles de la vallée des rois. Des sarcophages externes et internes ont également été réalisés. Le sarcophage externe en pierre a été partiellement reconstitué (voir "la tombe d'Akhénaton"). Le sarcophage interne du roi a été restauré en Bavière et vient d'être rendu à l'égypte. Voyez ICI et ICI.

Tous ces préparatifs sont ceux habituels pour un roi d'Égypte. Il est probable que le roi leur ait donné une signification particulière, mais nous ignorons laquelle.
De même la momification des corps est maintenue, et en particulier on est sûr qu'Akhénaton lui même a été momifié, probablement enterré initialement dans sa tombe d'Amarna, puis ultérieurement rapatrié à Thèbes. Certains ont cru voir dans la mystérieuse momie de la tombe KV 55 de la Vallée des Rois celle du roi, mais le débat reste entier.

LA MORT DU ROI

1)- L'an XVII

Et puis un jour de la 17ème année de son règne, le roi meurt ! Il doit avoir 27 ou 28 ans.
Et le désarroi des prêtres est immédiatement perceptible. N'étant plus dirigés par le souverain et ne sachant que faire, ils agissent exactement comme pour les enterrements des souverains précédents ! Akhenaton est momifié, et son enterrement a lieu dans la tombe qu'il s'était faite aménager.

Nul ne sait précisément quel a été le sort de la reine Néfertiti. A t'elle été mise en disgrâce pendant le règne? Est elle morte peu de temps après sa fille Makétaton? Ou après le décès d'Akhénaton, auquel certains pensent même qu'elle aurait pu succéder pour une brève période? Autant d'hypothèses. Peut être possédons nous sa momie, voyez ICI.

2)- Devenir de l'Atonisme

On va rapidement mesurer tout le fossé qui s'était creusé entre le roi et ses sujets à la vitesse à laquelle la religion d'Aton en tant que telle va être abandonnée, du moins dans sa forme exclusive niant les autres dieux.
La ville se vide apparemment assez vite de ses habitants. Outre des raisons idéologiques, on peut se demander si cet abandon n'était pas lié à la peste. En effet la paléoanthomologiste Eva Panagiotakopulu a trouvé en abondance dans les maisons des ouvriers des insectes divers, parmi lesquels des puces porteuses du bacille de la peste (voir Geotimes).

Par contre, la vraie destruction systématique des monuments amarniens remonte à Sethi I et Ramses II, qui avaient sans doute des problèmes de légitimité et qui voulaient aussi utiliser certaines des thèses amarniennes sans qu'on puisse douter de leur orthodoxie Amonienne.
Toute référence au roi, toutes ses représentations et son nom furent systématiquement détruits, son sarcophage fracassé, et sa momie d'abord rapatriée à Thèbes a ensuite disparu (cf annexe 8).
Et ceci se fait avec l'adhésion générale de tout un peuple, et sans qu'aucune voix ne semble s'être élevée pour défendre la religion hérétique.
La stèle "du Renouveau" proclamera sous Toutankhamon que la réforme est terminée, que les cultes trop longtemps négligés des dieux et déesses traditionnels sont rétablis. Un peu comme si le pays était guéri après une maladie...

Cette damnatio memoria s'étendra ensuite à ses trois successeurs immédiats -dont Toutankhamon [NB : nous n'aborderons pas ici la délicate et largement controversée succession d'Akhenaton, sujette à trop de controverses pour qu'une synthèse intelligible et qui ait quelque chance d'être réelle puisse être faite.] (annexe 9 )
Finalement, lorsque le général Horemheb sera devenu pharaon, on lui attribuera 59 ans de règne, comme s'il avait été le successeur d'Aménophis III, gommant ainsi littéralement de l'histoire égyptienne toute la période amarnienne.
Trois quarts de siècles après sa mort, sous Ramsès II, on ne se souviendra du roi que sous les termes d'"ennemi", de "rebelle".

3)- Évolution des idées

Cependant les idées d'Akhénaton ont marqué beaucoup plus profondément qu'on ne l'a parfois dit les mentalités de la période ramesside et au delà.
Ainsi, on assiste à de nouveaux développements théologiques sur la question de "l'Un", notamment en relation avec "la première fois", le début du monde.
On tend à concevoir l'Un comme une manifestation d'avant la création, qui se divise en "millions" dès la création, et dont les parties valent pour le tout et sont donc susceptibles de recevoir un culte. C'est là la différence fondamentale d'avec la religion inventée par Akhénaton, comme d'ailleurs des monothéismes ultérieurs.
L'importance du "Ba vivant" initiée par l'atonisme va se développer, et on peut considérer que les représentations d'oiseaux-bas près de la déesse du sycomore dans de nombreuses tombes post amarniennes en dérivent.

On voit également apparaître, comme séquelle importante de l'époque amarnienne un certain doute sur la destinée dans l'Au-Delà en même temps que les "chants du harpiste" qui s'interrogent sur ce qu'il advient vraiment après la mort car "Nul n'en est revenu" et conseillent de faire "un jour heureux".
Finalement, selon Assmann, l'effet de la tentative amarnienne aurait été de clarifier les anciennes croyances en les confrontant à leur antithèse, et cela est particulièrement vrai pour la conception qu'on aura du Royaume d'En-Bas et de son souverain Osiris qui va progressivement se fondre complètement en Ré.

éPILOGUE


1)-Akhenaton a t'il fondé une religion nouvelle et le monothéisme?

Un intéressant article sur les monothéismes de l'UCRI introduit bien le sujet: "Aborder le thème du monothéisme en égypte ancienne est un exercice aussi passionnant que périlleux. Si les spécialistes sont d'accord sur de nombreux points, leurs conclusions divergent sensiblement, et nous n'avons pas la prétention de donner ici une réponse définitive, mais seulement de proposer quelques éléments de réflexion. Appartenant nous-mêmes à un monde judéo-chrétien, de nombreux préjugés peuvent nous empêcher d'analyser sainement d'autres formes de pensée religieuse que la nôtre. Les spécialistes ont souvent eux-mêmes une religion et jugent celles des autres avec condescendance. D'un autre côté, il serait également vain de vouloir à tout prix faire de l'égypte ce que nous voudrions qu'elle soit. Mieux vaut la prendre telle qu'elle est : elle a bien plus à nous apprendre ainsi."

•  La plupart, comme Erik Hornung ou Jan Assmann, pensent que le système mis au point par Akhénaton est suffisamment complet et original pour qu'on puisse parler de nouvelle religion, qui nous serait alors -pour la première fois dans l'histoire du monde- accessible dans sa genèse.
D'autres estiment que sa réforme ne doit pas être regardée comme une religion, mais simplement comme une philosophie de la nature.

 
 

Aayko Eyma m'a gentiment autorisé à traduire le résumé d'un débat qui a eu lieu sur EEF

 
 
"Il faut séparer le culte officiel et les cultes populaires. Ces derniers étaient encore largement pratiqués par les masses qui adoraient surtout de petites divinités protectrices "personnelles"comme Bès ou Taouret (Thoueris),...parallèlement à l'atonisme officiel.
La place de ces divinités dans la religion officielle est plus difficile à appréhender..
On sait que leur culte n'a pas été nié, ni leur statues détruites- l'Atonisme n'est donc pas un monothéisme- ; leur adoration n'a pas été interdite - l'Atonisme n'est donc pas une monolatrie-
Il semble qu'il faille considérer l'Atonisme comme une forme d'hénothéisme dans lequel les anciens dieux étaient tolérés (à condition qu'ils n'aient pas de rapport avec la vie politique, comme Amon en avait un) mais ont été rabaissés dans une réinterprétation atoniste: ils sont maintenant liés aux aspects éternels du roi et de la reine, et font de ce fait partie intégrante du culte rendu à la famille royale: Atoum/Ptah-Amenhote III ; Hathor-Tiy ; Shou-Akhénaton (dont le roi peut porter les plumes, voir vue 21, vue 44; Tefnout/Hathor-Nefertiti. "
 
 

 •   "L'expérience amarnienne" représente finalement surtout l'expérience personnelle du roi.
Akhenaton avait "trouvé" Aton par une recherche philosophique ou une intuition profonde (il dit bien que le dieu est dans son cœur) et pensait que la lumière, comme principe unique, pouvait expliquer tout le cosmos. Remarquons tout de même, sans en tirer de conclusion, l'existence d'un fait troublant : les théories cosmologiques actuelles supposent bien un Univers survenu dans un jaillissement de lumière-énergie.
•  Ainsi se mêlait indissociablement l'immanent et le transcendant: " bien que tu sois loin, tes rayons sont sur terre " disent les Hymnes.
Mais avec la lumière, il se liait à l'univers visible, ce qui l'obligeait à nier tout ce qui ne lui appartenait pas : la nuit, la vie dans le Monde d'En-Bas, et les divinités du panthéon traditionnel et surtout bien sûr Amon, "le caché" ou encore Osiris. Akhenaton avait fait d'Aton un concentré, une synthèse de tous les dieux à connotation solaire d'Égypte. Mais le débat n'est pas clos pour savoir si nous avons affaire à un vrai monothéisme, cohérent.
Nous avons vu que le nom même du dieu fait référence, au début au moins, à trois entités divines Ra, Horus et Shou. De même Aton formait une triade avec le couple royal, calquée sur celle réunissant Atoum (le Dieu créateur unique), Shou (dont le roi porte parfois les plumes (vue 21) et Tefnout.
L'existence d'une triade semble à priori surprenante, mais nous avons appris depuis le christianisme que la notion de trinité ne semble pas incompatible avec celle de dieu "unique"... Il faut d'ailleurs faire attention au mot "unique" aussi en Égypte ancienne. Il est très souvent employé par les fidèles pour donner la préférence au dieu qu'ils se sont choisi. Et cela ne gène personne de faire figurer sur une stèle le nom de "Aton l'unique", et de citer tout de suite après Osiris et Khnoum…

•  En tout état de cause, Akhénaton n'a pas créé cette religion de novo. Il a poussé à l'extrême (peut être en raison de son jeune âge) les conclusions de tout ce courant de pensée dont nous avons parlé qui tendait à rassembler le multiple dans l'un.

Vue 21

Je pense que son intuition personnelle était vraiment celle d'un seul dieu, ainsi lorsqu'on lit gravé sur les tombes : "il n'y a que lui", et il se considère très clairement comme son seul interlocuteur : "aucun autre ne te connaît", ce qui rappelle étrangement certains passages de la Bible. On peut également suivre le cheminement intellectuel du roi qui dit à ses débuts "il n'y pas d'autre Dieu COMME toi" puis on passe à Amarna à "il n'y a pas d'autre Dieu QUE toi".

Cependant ceci ne permet pas de parler de monothéisme, car ce terme ne recouvre pas seulement un dieu unique, mais aussi un dieu communicant, ce qui n'est pas le cas comme nous l'avons vu. Et surtout il suppose une révélation, qui n'existe pas du tout ici : le dieu d'Akhénaton est immanent et non transcendant.

2)- Akhénaton est il un "révolutionnaire"?

Si l'on admet qu'une révolution dans un domaine (politique, mode, technique...) représente une rupture brutale et drastique avec le passé, on peut admettre ce qualificatif pour la politique religieuse du roi, car quoiqu'il n'ait pas tout changé comme on le prétend trop souvent, il a tout de même provoqué un séisme dans l'histoire égyptienne. On a toutefois ici le prototype d'un mot moderne, qui a des connotations bien éloignées de celle de l'époque amarnienne, et qu'il convient d'utiliser avec une grande prudence.

Quand on lit les Hymnes, on ne peut qu'être frappé par l'apparente discordance entre leur hauteur de vue et ce que nous avons déjà dit sur la personne et l'action du roi lui même, dont on pourrait dire qu'il s'agit d'un personnage passionnant mais infréquentable.
De plus, les idées originales du roi se sont accompagnées de l'apparition d'une cour comportant des gens nouveaux, dont probablement un nombre non négligeable d'opportunistes, d'où le sévère jugement de Morenz: "Terreur en haut, carriérisme en bas".

Et là se situe un problème récurrent dans l'histoire de l'humanité et dont Akhenaton semble être le précurseur : au nom d'idées séduisantes -du moins pour ceux qui sont adeptes d'une des religions du Livre-, Akhenaton va bâtir un système d'une inexorable rigueur et utiliser toute la puissance temporelle et religieuse dont dispose un pharaon d'Égypte pour essayer de l'imposer envers et contre tout, par la force, sans qu'il y ait adhésion véritable ni des élites ni du peuple d'Égypte.
Cette religion, centrée sur le roi qui est le "seul à connaître l'Aton", était donc condamnée à disparaître avec son fondateur. Et elle est effectivement tombée dans l'oubli pendant 2300 ans, jusqu'à la fin du 19ème siècle.
Mais,… mais Aton lui même ne disparaît pas… et des traces inconscientes des idées d'Akhenaton vont s'incorporer dans la religion égyptienne, et perdurer jusqu'à sa fin. Nous en avons déjà donné plusieurs exemples.
On peut donc considérer d'une certaine manière la période amarnienne comme un terreau pour la vie spirituelle et artistique future de l'Egypte.

3) Akhénaton et Moïse

•  On a fait un rapprochement entre les textes des Hymnes et le psaume 104 de l'ancien testament, écrit plusieurs siècles plus tard dont les accents sont certes voisins.
Inévitablement, certains en ont déduit l'existence d'un culte secret, d'une communauté d'initié qui aurait perpétué les idées d'Akhenaton jusqu'à Moïse. Quand encore on ne lit pas qu'Akhenaton et Moïse étaient tout simplement la même personne !
Sigmund Freud de son côté considérait Moïse comme un égyptien qui aurait transmis le savoir d'Akhénaton aux tribus d'Israël.
Il est plus prudent et probablement plus vrai de considérer que les rapprochements -incontestables- qui peuvent être établis sont dus à une évolution parallèle des réflexions dans ce monde proche-oriental devenu cosmopolite où les brassages de population et d'idées sont incessants.

•  Remarquons au passage l'ironie de l'Histoire: la religion fondée par Akhénaton, personnage dont l'historicité est certaine a disparue, tandis que la religion des Hébreux qui se fonde sur un personnage mythique, Moïse, dont jamais personne n'a prouvé l'existence, a perdurée avec le succès que l'on sait.

•  Le mono-atonisme d'Akhenaton était la première manifestation dans l'histoire de la distinction "vrai Dieu - faux Dieu", qui sera reprise dans le mono-Javhisme de Moïse. C'est par cette recherche opiniâtre du "principe unique" au 14ème siècle avant JC qu'Akhénaton peut apparaître comme un homme moderne. Malheureusement, c'est aussi la base des fondamentalismes, de toutes les intolérances et persécutions que le monde polythéiste n'avait jamais connu.

•   Heureusement, la civilisation égyptienne ancienne pourra encore survivre 18 siècles après Akhenaton.
C'est un vrai monothéisme, celui du Christ qui finira par l'abattre. Et par une intuition extraordinaire, plusieurs siècles avant cette fin, des théologiens avaient pressenti que l'abandon du culte des dieux signifierait la fin de l'Égypte. Ecoutons les : "les dieux, quittant la terre regagneront le ciel ; ils abandonneront l'Égypte. Cette contrée qui fut jadis le domicile des saintes liturgies, maintenant veuve de ses dieux, ne jouira plus de leur présence… Égypte, Égypte, il ne restera de tes cultes que des fables et tes enfants, plus tard, n'y croiront même pas. Rien ne survivra que des mots gravés sur les pierres qui racontent tes pieux exploits".

© Thierry BENDERITTER 2002-2008
Dans cet article, j'ai essayé d'être le plus objectif possible
J'ai exposé ci dessous, après la bibliographie, mon opinion personnelle.




Bibliographie sommaire


(seuls les ouvrages réellement consultés sont cités)
pour une bibliographie complète, voir : Martin Geoffrey Thorndike : A bibliography of the amarna period and its aftermaths : the reigns of Akhenaten, Smenkhare, Tutankhamun and Ay (1350-1321), Kegan Paul, 1990

- ALDRED C : Akhenaton, roi d'Égypte, Seuil 1997
- AMARNA LETTERS N°1, 2, 3, 4, KMT communication.
- ASSMANN J : Akhanyati's theology of light and time. Israel Academy of Sciences and Humanities, Proceedings 7, IV. Jerusalem: The Academy, 1992
- ASSMANN J :"Aux origines du monothéisme", le Monde de la Bible : janvier-février 2000
- CABROL A : Amenhotep III le magnifique, Le Rocher, 1993
- CANNUYER Ch : Akhénaton, précurseur du monothéisme ? Bibliothèque Clio 2006
- CHAPPAZ J-L : Amenhotep IV à Karnak, Revue "Égypte, Afrique et Orient" : N°13
- CHAPPAZ J-L : L'Horizon d'Aton, Revue "Égypte, Afrique et Orient" : N°14
- DESROCHES-NOBLECOURT C: Toutankhamon, Pygmalion 1963
AUPC, 2001
- ERMAN A, RANKE H : La civilisation égyptienne, Payot, 1952
- GABOLDE M : Amarna, la cité du Roi-Soleil, Revue "Égypte, Afrique et Orient" : N°14
- GABOLDE M: D'akhénaton à Toutankhamon, Lyon, 1998
- GRANDET P : Hymnes de la religion d'Aton, Seuil 1995
- HORNUNG E : Les dieux de l'Égypte, le un et le multiple, Le Rocher 1971
- HORNUNG E: Akhenaten and the religion of light, Cornell University Press, 2001
- KMT: vol 10 N°4
- KOZLOFF A, BRIAN B, BERMAN LM, DELANGE E : Aménophis III, le Pharaon soleil, RMN 1993
- MATHIEU B : Le grand Hymne à Aton,, Revue "Égypte, Afrique et Orient" : N°13
- MORAN WL : Les lettres d'El Amarna, Cerf 1987
- MORENZ S : La religion égyptienne, Payot 1977
- QUIRKE Stephen : le culte de Rê, Le Rocher, 2001
- REDFORD D B : Akhenaten, the heretic king, Princeton University Press, 1984
- REEVES N : Toutankhamon,Belfond 1991
- REEVES N: Akhenaten Egypt´s False Prophet. Thames &Hudson, 2001
- SCHÄFER H : Principles of Egyptian art, Griffith Institute, Oxford, 1966
- (in) The Oxford Encyclopedia of Ancient Egypt :
          EATON-KRAUSS M : Akhenaten,vol I, p 48-51,
          SCHLÖGL HA : Aten, vol I, p 156-158
          BRIAN B : Amarna, vol I, p 60-65
- VERGNIEUX R.,GONDRAN M., Amenophis IV et les pierres du soleil, Arthaud 1997

Vous pouvez utilement consulter les sites suivants:

- Exposition "Pharaoes of the sun".
- Un site incontournable sur la cité et les tombes: The Official Website of the Amarna Project : Amarna Project
- Un site consacré à la période : Akhenaten
- The Akhenaten Temple Project
- The Great Hymn to the Aton




MON OPINION PERSONNELLE SUR AKHéNATON ET SON éPOQUE


Il est difficile de s'affranchir de notre éducation religieuse et générale pour essayer de juger non pas d'après nos valeurs mais d'après celles du temps d'alors. Pourtant c'est la seule manière de faire.
Personnellement, je n'adhère pas à l'idée que les monothéismes soient un progrès spirituel -ou autre- dans l'histoire de l'humanité (de même d'ailleurs que l'alphabet par rapport aux hiéroglyphes, mais ce n'est pas le lieu d'en débattre).
Aussi je suis mitigé sur ce qu'il faut penser du personnage d'Akhénaton. Il exerce sur moi un mélange de répulsion et d'irrésistible attirance. Son règne introduit de manière tangible un "désordre" (au sens Séthien du terme) dans la succession en apparence si bien huilée des souverains du Nouvel Empire aussi bien que dans l'histoire égyptienne, et tout le monde distingue un "avant Amarna" et un "après Amarna", que ce soit dans les représentations mais aussi dans les idées. De même la singularité des réalisations architecturales ou artistiques de ce temps fait immédiatement reconnaître une oeuvre comme étant de la période amarnienne.

Je me suis demandé quelle pouvait être la personnalité et la psychologie du roi?
Le roi est certainement un homme intelligent et qui a l'esprit religieux, le sens du sacré. Je considère comme absurde les thèses qui feraient de lui une sorte d'athée sous prétexte qu'il n'aurait pas élaboré une religion mais une philosophie de la nature. Je pense même que la thèse faisant du roi un être torturé, presque un mystique, est juste mais dans un sens pathologique.
Car cet esprit religieux devait se doubler d'un caractère exalté et égocentrique très prononcé. Aton était le seul Dieu, et Akhénaton son "prophète". Un prophète combinant les personnes de Mahomet pour le message et de Jésus comme l'intermédiaire indispensable (et voila un anachronisme! je n'ai pas pu trouver de meilleure analogie). Il est difficile de savoir s'il se croyait investi d'une mission divine où si l'intransigeance qu'il montrera est seulement liée à son caractère. Les deux sont peut être vrais.

Akhénaton était sans doute un homme à poigne, sauf peut être dans les dernières années de son règne. Il aurait été impossible à un esprit timoré de s'opposer comme il l'a fait aux traditions millénaires, à un clergé puissant, et d'y réussir partiellement sans une poigne de fer. Que son tempérament ne le pousse pas à l'action militaire ne change rien à cela.
Par contre, je me demande s'il ne souffrait pas d'une phobie de la nuit, de l'obscurité avec comme corollaire une angoisse métaphysique qui ne se dissipait qu'au matin. Ceci pourrait expliquer sa joie et son soulagement à chaque lever du soleil, qu'il aurait alors retranscrit dans les hymnes. J'en viens même à me demander si cette phobie n'est pas le moteur principal de sa démarche, et s'il ne faudrait pas voir les choses à l'inverse de ce qui est habituel, c'est à dire la lumière comme repoussoir de la nuit.

Je pense que le roi avait une vision du monde paradoxale, à la fois universaliste quand à l'étendue du pouvoir de son dieu, et réductionniste, presque régionaliste, dans le culte à lui rendre. A moins qu'il n'ait conçu la création d'Akhétaton comme une étape préliminaire? On ne voit pas vraiment jusqu'où Akhénaton aurait aimé pousser son action.
Dans le système amarnien, la création toute entière étant le fait d'Aton, rien ne peut être mauvais. Remarquons cependant qu'il n'y a pas vraiment de notion d'amour dans cette relation mais de dépendance vis à vis de la divinité. Il me semble bien clair qu'il voulait que ses sujets aient vis à vis de lui le même type de relation qu'il avait avec son dieu, il voulait le pouvoir absolu sur les âmes, comme il l'avait déjà sur les corps. Pas question par exemple qu'un autre que lui soit le "refuge du pauvre", rôle qui était dévolu auparavant à Amon. Une raison de plus pour éliminer ce dernier.
Son action n'aurait elle eu qu'un but politique comme on l'a parfois dit?, établir un absolutisme royal total? Je ne le crois pas, même si cela a du être un motif non négligeable car la puissance qu'avait acquise le clergé thèbain inquiétait les rois d'égypte depuis Thoutmosis IV au moins.

Au total, je vois Akhénaton comme un esprit partiellement malade, dans un corps peut être malade, comme quelqu'un (au sens propre, un individu ) fascinant malgré (et par) la répulsion qu'il m'inspire.
Nous avons tous les jours dans nos actualités des équivalents de personnages intelligents mais fanatiques de la même trempe. Fanatiques n'est peut être pas correct, disons plutôt des fondamentalistes qui laisseront prudemment à d'authentiques fanatiques le soin de s'exposer physiquement. Un personnage donc monomaniaque et dangereux.
Ceci constitue une des raisons de la modernité du roi. Ce n'est pas la seule. En effet, il est indéniable qu'il a apporté un souffle nouveau à la pensée théologico-philosophique de l'Ancienne Egypte (j'emploie à dessein le mot philosophie, dont je ne vois pas pourquoi il ne devrait être utilisé qu'à partir des Grecs) et qu'il représente un précurseur des pensées "monothéistes" qui surgiront plusieurs siècles plus tard.
Son échec final peut nous apporter une lueur d'espoir: le fanatisme ne règle jamais les problèmes, il les masque.
Il finit par s'autodétruire, mais malheureusement au bout d'un temps impossible à prévoir.


Black et mortimer: le mystère de la grande pyramide