LES OIGNONS DE SOKAR ( CATHERINE GRAINDORGE, Revue d'Égyptologie 43, 1992). Résumé par Th Benderitter

Au Nouvel Empire, durant la nuit du 25 au 26 Khoiak, se déroule la fête ntryt A cette occasion, l'exercice du culte divin sur la rive-ouest de Thèbes est tourné vers la restauration des pouvoirs de Sokar-Osiris momifié et placé dans sa tombe, avant la grande procession de la barque-hnw le 26 Khoiak dans les temples de millions d'années et la nécropole.

Associées à ces manifestations, les tombes privées sont le théâtre de certaines activités relevant du culte funéraire privé.
Au cours de la soirée du 25 Khoiak, les prêtres du ka, ou la famille du défunt thébain, effectuent des libations et fumigations dans les chapelles des tombes. Durant la nuit et jusqu'à l'aube, ces vivants composent des colliers d'oignons simplement noués autour de leur cou et réalisent des assemblages d'oignons artistiquement liés en un faisceau couronné d'une anse qui sont offerts à Sokar et aux défunts de la rive-ouest .
Cette rencontre entre le monde végétal, les oignons, et le monde animal, le faucon Sokar, est l'aboutissement d'une liturgie sokarienne mise en place à Thèbes dès le début du mois de Khoiak.

La relation entre le faucon Sokar et les oignons s'établit donc la nuit du 25 au 26 Khoiak, correspondant dans le calendrier grégorien à la nuit du 29 au 30 octobre. Cette rencontre a été annoncée par la journée du 25 Khoiak lors de la navigation du défunt, assimilé à Osiris, à bord de la barque-nsmt vers Abydos. A cette occasion, les ennemis de Sokar-Osiris ont été exterminés virtuellement. En d'autres termes, le dieu justifié a triomphé de ses ennemis. Ainsi, la nuit du 25 au 26 Khoiak, les pouvoirs de Sokar-Osiris momifié peuvent être restaurés. Après le transport de la momie vers sa tombe, matérialisé par une procession et une navigation rappelant le cheminement du dieu vers Peker en Abydos différents rites funéraires sont accomplis. C'est le prélude à la victoire du dieu le 26 Khoiak car est redonnée à Sokar durant cette nuit la possession de son âme. Le calendrier de Medinet Habou indique qu'il s'agit du «quatrième mois de la saison-akhet, le 25ème jour, jour de la fête ntryt: consacrer à Ptah-Sokar-Osiris qui réside dans le temple de Ouser-Maât-Rê-mery-Amon dans le domaine d'Amon à l'ouest de Thèbes, l'offrande de fête en ce jour».
Aucune indication n'est donnée sur l'heure de l'intervention et encore moins sur la signification du terme ntryt. Cependant, les tombes privées de la rive-ouest retiennent volontiers l'expression de «nouer des colliers d'oignons la nuit divine» ou le «matin divin» et de «suivre Sokar avec des oignons autour du cou ». Et il est permis d'affirmer certains éléments , d'après les nombreuses attestations dans les demeures d'éternité.

Stèles, statues de particuliers, cône funéraire, sarcophage offrent des mentions corollaires à celles des tombes thébaines. Les vivants nouent des colliers d'oignons et fabriquent des faisceaux d'oignons à anses pour être prêts à faire le tour des murs avec Sokar dans sa barque-hnw le 26 au matin. Les oignons semés à la fin du mois de septembre sont ainsi cueillis pour le 25 Khoiak, ou 29 octobre. La signification de cet acte est liée à la définition de la fête-ntryt.Le terme ntryt a été interprété par G.A. Gaballa et K.A. Kitchen qui retiennent la valeur du substantif ntrt «déesse» sous la forme du duel ntryt pour en faire «la fête des deux déesses», ou celle de l'adjectif substantivé pour traduire «divinisation». Nous préférons voir dans ce terme l'explication de la succession des actes diurnes et nocturnes pour la période allant du 23 Khoiak au soir au 26 au matin.
La journée précédant la nuit du dernier quartier de la lune décroissante, le 23 Khoiak, différents actes (onction, libation, purification) débouchent sur l'embaumement d'Osiris retrouvant son apparence véritable.

La nuit du 23 au 24 Khoiak, le Rituel de l'Ouverture de la Bouche est lu en entier lors de la grande veillée funèbre. La journée du 24 Khoiak est entièrement tournée vers la protection de la momie. La nuit du 24 au 25 Khoiak, une procession suivie d'une navigation traduit le transport de la momie vers sa tombe, tandis qu'un abrégé du Rituel de l'Ouverture de la Bouche est prononcé. La journée du 25 Khoiak, la barque-nsmt navigue vers Abydos.
En ce sens, la fête-ntryt désignerait la phase nocturne durant laquelle le défunt assimilé à Sokar est rendu divin, sa momification ayant permis la reprise des facultés vitales sur un support dont les chairs ont été reconstituées. Le terme ntryt devient la désignation du point d'aboutissement de cette récupération des facultés mentales et physiques avant la proclamation des résultats à l'aube du 26 Khoiak: Sokar-Osiris démembré est devenu un Osiris solarisé.
En outre, D. Meeks a rappelé que le verbe ntry «devenir divin» (dans la nécropole), en parlant du corps ou ba, est une expression courante au Nouvel Empire.
Cette mutation est naturellement réalisée par le Rituel de l'Ouverture de la Bouche qui permet à l'Osiris de récupérer ses sens et trouve une expression finale dans la reprise du cœur, organe évoqué lors de la sortie de Sokar le 26 Khoiak alors invité à consommer un repas désigné par le formulaire «Apporter le cœur du dieu au dieu». La tombe de Nebsoumenou associe peut-être ce formulaire à la justification du défunt Nebsoumenou voit son cœur lui être restitué après le jugement et est mené par Thot vers Osiris-Sokar, «le grand dieu de la Douât». La signification de la «nuit divine», moment d'astralisation du défunt mis en œuvre par Sokar, s'élargirait donc.

Les oignons interviennent ici afin de nettoyer et de purifier la bouche, en d'autres termes, d'illuminer le visage du défunt. En outre, les oignons sont assimilés aux dents de l'Ancien Osiris défunt destiné à devenir un Nouvel Enfant Horus.
Déjà, dans les Textes des Pyramides (§35 a, 79 a et b), les oignons servent de déterminatifs aux dents d'Horus. Bien plus tard, le Papyrus d'Orbiney détermine l'oignon par la signe de la dent. Entre ces deux pôles, le chapitre 936 des Textes des Sarcophages rapporte: «Cinq bulbes d'oignons, Osiris N. que voici, je t'apporte tes dents blanches, venus frais. Que ton visage en soit éclairé!». Ces cinq bulbes d'oignons se retrouvent dans les tableaux d'offrandes liés à l'ouverture de la bouche sans qu'il soit toujours possible, d'après l'iconographie des tombes, d'affirmer que les faisceaux d'oignons du 25 Khoiak sont constitués de multiples de cinq bulbes. Le chiffre cinq pourrait cependant évoquer l'ouverture des deux yeux, des deux oreilles et de la bouche.

Au moment où les oignons interviennent par l'action de Sokar dans le Rituel de l'Ouverture de la Bouche, le souffle vital n'est pas encore offert aux narines du mort et le défunt ne respire pas encore. Les colliers d'oignons de la nuit-ntryt, présentés aux défunts par les vivants pendant que Sokar reçoit des faisceaux de cette même plante, vont permettre d'acquérir ce souffle de vie. Les sept ouvertures sont désormais totalement réalisées, donnant définitivement la vie et parachevant la création des cinq ouvertures associées aux cinq oignons. En outre, le chapitre 936 des Textes des Sarcophages reprend le jeu de mots fréquent entre hd «lumière» et hdw «oignons» déjà évoqué (stèle de la Glyptothèque Ny Carlsberg). Mais hdw désigne également les «deux parties de la mâchoire inférieure » par ailleurs reliques osiriennes du nome d'EI-Kab (troisième de Haute Egypte). Et ces deux mâchoires sont ouvertes lors du Rituel de l'Ouverture de la Bouche avec le couteau pss-kf affectant lui-même la forme des deux mâchoires réunies.

Sk r «nettoyer le bouche» (la purifier) serait donc un acte préliminaire du Rituel de l'Ouverture de la Bouche et deviendrait indispensable à la reprise d'un cœur solaires. Le chapitre 172 du Livre des Morts s'inscrirait dans ce contexte: «Tu mâches de l'oignon par crainte de ton cœur». L'oignon apparaît comme la garantie du maintien d'un cœur protégeant le défunt.
De plus, certaines tombes thébaines mentionnent une offrande de quatre plantes au défunt : la plante-s3rt non identifiée, la sspt ou concombre, la smsmt valant le canabis et les joncs-sjwt. Selon la tombe de Neferhotep, la plante-ssptt pousse grâce à Ptah, la plante-smsmt est créée par Rê, la première et la dernière étant simplement issues d'un jardin. Si l'on ajoute à cet ensemble les oignons de Sokar cités dans ce même contexte, nous sommes en présence d'une wp r végétale à quatre plantes parachevée par l'action des oignons-hdw, ces différentes plantes intégrant l'action de Sokar sur le défunt dans l'univers tout entier.

Entre les plantes de Ptah et celles de Rê, les oignons réunissent le sol au ciel au profit d'Osiris peut-être évoqué par les «jardins» dans ce cadre de Khoiak.

Dans ce contexte, le pèlerinage en Abydos le 25 Khoiak à bord de la barque-nsmt aboutit bien à la sortie de la barque-hnw le 26 Khoiak, celle-ci prenant le relais de la barque-nsmt pour assurer après la justification une renaissance solaire totale. Le triomphe solaire a donc déjà été préparé dans la journée du 25. La transition entre les 25 et 26 Khoiak a été pleinement réalisée durant la nuit-ntryt comme l'illustre la tombe de Khâbekhnet à Deir el-Médineh. Tefnout y est associée à Sokar, jouant ainsi le rôle de Chou pour la circonstance. Ce couple divin reçoit trois faisceaux d'oignons. Or, Tefnout et Chou sont déjà intervenus dans la protection mise en place en Abydos pour la barque-nsmt le 25 Khoiak 7 et le couple divin s'identifie à eux pour cette journée, puis pour la nuit-ntryt. En étant associés à la cérémonie en Abydos, ils ont été justifiés et bénéficient du don du cœur solaire (les oignons). Sokar peut ainsi remplacer Chou en tant que pouvoir de respiration, constituant l'acte final de l'ouverture de la bouche. La figuration dans la tombe d'Inherkhâou à Deir el-Médineh irait dans le même sens: le défunt, tenant le sceptre-shm reflétant un pouvoir acquis récemment semble-t-il est attablé devant trois bottes d'oignons; il fait face à la barque assurant le pèlerinage en Abydos; la nuit-ntryt est ainsi évoquée dans un contexte abydénien par la présence d'oignons qui garantissent la justification et la protection du défunt devant le mener à une renaissance solaire.

Les oignons constituent la première phase de résurrection du corps de tout Osiris. Ils interviennent dans une période charnière, avant l'engendrement d'un nouveau dieu représenté sur terre par le roi le 26 Khoiak. La transition correspond à la justification du roi Osiris-Sokar à bord de la barque-nsmt en Abydos, lieu où l'on rattache la tête (relique abydénienne, siège de l'uraeus royal, manifestation de Rê) d'Osiris-Sokar à son corps.
Ainsi, le 26 Khoiak, le roi Sokar-Osiris ou l'Ancien peut devenir le Nouvel Horus, «celui dont l'œil droit est le soleil et le gauche la lune». Cette deuxième phase de résurrection proclame un roi identifié au démiurge garant de l'entretien de la création et de ses deux cycles diurne et nocturne. En outre, le 26 Khoiak correspond approximativement au moment où Orion entre dans ses 90 jours de visibilité à l'Occident.
La «nuit des oignons» annonçant un retour de la lumière solaire peut déboucher sur la procession de la barque-hnw dont la coque en peau d'antilope protège l'œil lunaire dans les temples de millions d’années. Barque de triomphe destinée à vaincre tous les obstacles d'un parcours défini, elle porte à la proue des hirondelles-faucons effectuant leur parcours migratoire de cette façon. Elles reviendront en vol libre au moment où le rôle de la barque-hnw prendra fin: leur départ a été annoncé par le semis d'oignons, leur retour sera associé aux célébrations de la fête de Bastet. La barque-hnw est également liée à l'envol du mort-oiseau. C'est en apparaissant sous la forme d'un faucon que le mort échappe au filet, en d'autres termes, au banc de sable d'Apophis qui entrave la progression de la barque solaire dans la Douât. Elle peut ainsi associer les particuliers thébains à ce triomphe.

En purifiant les participants, les oignons les transfigurent en 3hw et les préparent à cet événement. En étant liés au retour de la lumiére-hd les oignons-hdw se sont affirmés plus que jamais comme des anti-serpents contre Apophis, ennemi du soleil. En ce sens, ils s'opposeraient au filet interceptant l'Osiris au cours de son ascension vers l'astre et garantiraient sa renaissance solaire.

Le calendrier agraire définit parfaitement la liturgie : les oignons plantés fin septembre et cueillis fin octobre sont annonciateurs de la lumière à venir et vont être transplantés dans la terre pour être prêts à être mâchés lors de la fête de Bastet, le 5 février, au moment où tous les serpents sortent de leur hibernation et où les hirondelles commencent à revenir annonçant le soleil d'été. Les petits oignons primeurs humés pour recevoir un nouveau souffle lors de la nuit-ntryt, ayant germés pendant la période hivernale, deviennent des témoins d'une vie chthonienne source de renaissance, à l'image de Sokar vivant dans une caverne et véhiculant l'astre solaire dans la Douât. La solarisation ou lumière créée les 25 et 26 Khoiak débouche sur une conception stellaire (ou obscurité avec apparition de la constellation d'Orion). La fête de Bastet, fin du cycle sokarien, devient une fête «anti-serpent» et selon une stèle de Ramsès IV en Abydos, il est naturellement interdit de chasser le lion ce jour là.

Au Nouvel Empire, Thèbes propose donc une jonction entre Horus, manifestation cosmique de la renaissance solaire, et Osiris-Sokar devenu principe chthonien garant des richesses de la terre. Les oignons sont le vecteur de cette réunion. Le point de départ de cette jonction est Sokar dont l'image hiéracocéphale ou la barque-dépouille appartiennent au monde animal. Sorte d'outil théologique intervenant dans toute phase transitoire, l'action de Sokar repose en partie sur le monde végétal: les oignons ont été retenus pour devenir son moyen d'action durant une nuit de l'année.
Ces oignons ne sont donc efficaces que dans le cadre astronomique qui correspond au moment où la terre et le soleil doivent redéfinir des relations à l'approche de la fin de l'année et avant le Nouvel An, périodes toujours dangereuses pour l'équilibre cosmique.

La plante est unique parmi les Liliacées.
C'est la seule qui pousse en même temps sous terre, sur terre et au-dessus de la terre. Elle é voque donc parfaitement les capacités de Sokar, être chthonien habitant la Douât, mais intervenant dans le surgissement de la «Première Fois» et prenant souvent la forme de faucon céleste. Ce cheminement vertical a l'avantage d'intervenir à tous les niveaux de l'univers afin de maintenir la cosmogonie.
En bas, les oignons éloignent les serpents, émissaires d'Apophis, qui empêchent la barque solaire de progresser dans la Douât lors du voyage nocturne du soleil.
Dans le monde des hommes, l'oignon sera garant de la lumière à venir facilitant l'ascension de la barque-hnw le 26 khoiak vers les sphères célestes où Sokar faucon déploie son action de guide aux côtés de Rê-Horakhty à l'avant de la barque solaire.
Les oignons joignent le sous-sol au ciel, le sec et l'ombre à la lumière et sont imputrescibles. Leur tige à bulbilles permet ce mode ascensionnel. Ils sont autant le produit que le signe d'une création solaire et demeurent un relais élaboré pour que Sokar puisse mener à bien son action de garant de la cosmogonie, ils sont «un instrument, un support, au sens fort du divin. Mais la procession de la barque-hnw le 26 Khoiak devient une des clefs de relance de la nouvelle année, en rappelant le temps de la création originelle de la lumière. Les oignons, sortes d'intermédiaires, ne suffisent plus pour mener à terme l'action divine de la création. Il est nécessaire de retourner dans le monde des dieux en faisant appel au monde zoomorphe: cinq oies mises en place le 26 Khoiak vont parachever l'action de Sokar et ses oignons.

Au Nouvel Empire, Ptah est clairement le pouvoir de croissance de la terre et en tant que tel est Ptah-Tatenen. Ce dieu apparaît avec des fonctions en relation avec la terre et les eaux primordiales. Ainsi, Ptah-Tatenen et Sokar deviennent à cette époque les deux états complémentaires d'un même principe divin: Tatenen est la terre qui se soulève créant ainsi une surface traduisant le surgissement de la «Première Fois», Sokar est le principe cosmique permettant d'apparaître au-dessus de la surface du sol, Geb. Parallèlement, la relation Sokar-Osiris développe le thème de la solarisation et affirme l'équation entre Sokar ressuscité et le soleil levant d'une part, et entre Sokar, forme nocturne du soleil, et Osiris d'autre part. La nouvelle épithète «petit soleil» en sera la traduction. Les oignons de Sokar joueraient un rôle fondamental dans la résurrection d'Osiris avec la mise en place d'un surgissement lumineux du sol, lieu où renaîtra tout défunt justifié.
Sur ce tertre, se rencontrent le démiurge lorsqu'il se manifeste et le défunt devenu acteur dans son milieu funéraire.

En proposant une nouvelle jw-nsrsr, Thèbes s'affirme bien comme l’Héliopolis du Sud au Nouvel Empire.