LE LIVRE DES PORTES

Le Livre des Portes est une composition funéraire dont le nom original est inconnu. Il apparaît dans la Vallée des Rois dans la tombe de Horemheb, puis dans celle du premier représentant de la XIXème dynastie, Ramsès I.
Il s’agit d’un des livres décrivant le périple nocturne du soleil.
Il remplace dans cette fonction (chez Horemheb et Ramses I) le Livre de l’Amdouat employé précédemment, duquel il est largement inspiré.
Par la suite, on rencontrera des extraits de ces deux compositions utilisés parallèlement comme pour se compléter les uns les autres. Il met plus particulièrement l’accent sur la personne royale, ce qui explique que ce livre ne connaîtra que peu de diffusion dans la documentation funéraire privée des époques ultérieures.

Le Livre des Portes est rarement complet. Les versions complètes (longues)se trouvent sur les sarcophages, notamment celui de Sethy I, et probablement celui de Ramses II, ainsi que dans l'Osiréion d'Abydos (version du Livre datant de Merenptah).
La dernière version pariétale longue -et la seule- dans la Vallée des Rois est dans la tombe de Ramses VI.

Il ya deux sources distinctes pour le Livre: une extérieure à la Vallée des Rois, c'est la version longue. La version courte commence sous Horemheb sur les parois des tombes de Vallée des Rois. Les deux versions se rejoignent sous Merenptah, premier souverain à utiliser dans sa tombe des éléments de la dernière partie du Livre. Avant lui, ce ne sont que les six premières heures qui sont utilisées.



Comme celui de L’Amdouat, le Livre des Portes est divisé en sections et reprend la description générale du voyage nocturne du soleil en barque dans un cadre comprenant trois registres.

La principale nouveauté, c'est l'apparition d'une scène de jugement devant Osiris, après la Vème division. Ainsi le roi défunt va lui aussi passer en jugement.
Nul doute que cette grande nouveauté n’ait été introduite en raison l’épisode amarnien : si d’aventure un nouvel " hérétique " venait à occuper le trône d’Égypte, il ne saurait être question de lui assurer un devenir funéraire –royal !- pour l’Éternité s’il n’a pas agit conformément à la Maat.Le Livre des Portes insiste ainsi sur la punition des ennemis de la Maat.

Dans la conception même de la salle, avec l'apparition de la corniche à gorge et la disposition générale, on a nettement voulu recréer une salle de tribunal. Notons que seul Osisis est juge; il n'y a pas d'assemblée des dieux ou d'accesseurs pour l'assister comme dans une tombe privée.

Autre nouveauté l'utilisation de cryptographies (procédé cependant déjà présent sur les chapelles dorées de Toutankhamon).
Les deux scènes qui servent de prologue et de conclusion au périple solaire sont également très originales évoquant les deux horizons de l’Est et de l’Ouest, du soleil levant et du soleil couchant.

La caractéristique iconographique principale du Livre des Portes est la présence de portes qui sont au nombre de douze (la Douat elle-même comprend onze divisions, cf le pb des intervalles et du nombre de barreaux d’une échelle).
Ces gigantesques portails qui ponctuent les différentes étapes du périple de la barque solaire matérialisent les heures de la nuit et font référence à des éléments essentiels d'un temple égyptien ou du palais royal. Tout comme les portes qui se succèdent dans un bâtiment, ils semblent conduire le voyageur vers le cœur de l'espace architectural.
Ces portes, déjà citées dans le Livre de l’Amdouat n’y étaient en revanche jamais représentés.
Un serpent veille sur chacune d’elles et son corps s’étend sur toute la hauteur des trois registres. Il est accompagné d’autres gardiens aux noms effrayants, dont les uraei crachent du feu.

Les vignettes extrêmes du Livre des Portes évoquent les deux horizons ; le soleil progresse donc d'ouest en est, ce qui n'est pas sans rappeler le parcours de tout visiteur d'un sanctuaire. Les officiants devaient franchir plusieurs portes avant de parvenir au naos qui était le lieu de manifestation du dieu, tout comme l'Orient est l'endroit où se lève le soleil.

Dans le Livre des Portes, les portes servent à refermer (et non à ouvrir !…) les sections de la Douat et constituent autant de sas s'ouvrant à l'approche du cortège divin pour se refermer ensuite hermétiquement, interdisant le passage des intrus et semblant égrener les heures.
On a l'impression que ces portes figurant désormais sur les murs rappellent celles qui rythmaient la progression le long du couloir menant vers la chambre du sarcophage, au moins à l'époque ramesside.
On aurait ainsi l'expression dans le décor de la conception de la tombe comme reflet de la Douat elle-même, et l'ensemble architectural de la tombe serait à considérer comme une sorte de hiéroglyphe complexe et tridimensionnel reproduisant l'autre monde.



La vignette d'introduction du Livre des Portes représente l'entrée dans la Douat.
La barque solaire circule au centre et s'apprête à passer entre deux buttes qui rappellent la double montagne qui sert à écrire le mot " horizon ", comme elle rappelle les deux môles du pylône à l’entrée d’un temple.
Le premier portail est considéré comme un gardien de l'autre monde qui s'ouvre aux confins des terres désertiques. Son vantail est gardé par un immense serpent qui a pour mission de l'ouvrir à l'approche du soleil et de sa suite.

Lorsque l'on observe les sections du Livre des Portes, on constate immédiatement l'une des différences majeures avec le Livre de l’Amdouat.
Les très divers et nombreux personnages (plus de neuf cent) qui animaient les registres ont ici laissé la place à de sobres cortèges. Les acteurs du voyage sont désormais considérés par groupes et agissent collectivement. Leur nombre fait référence à des chiffres symboliques. Par exemple, ils sont souvent douze (comme les divisions du temps - heures de la journée, mais aussi mois de l'année), neuf (référence à l'ennéade divine) ou quatre (allusion aux directions du monde créé).
On retrouve la même simplification dans l'équipage de la barque divine.
Le soleil nocturne n'est plus désormais accompagné que de deux entités, Hou (la Magie) et Sia (la Connaissance). Ces dieux sont les outils du démiurge lorsqu'il engendre le monde, que ce soit la " Première Fois " ou lors du renouvellement quotidien du Cosmos.

Bien plus que dans le Livre de L’Amdouat, les textes qui accompagnent ici les vignettes sont empreints de préoccupations humaines.
Par exemple, dans la section se trouvant après la troisième porte, le temps est symbolisé par un long serpent encadré de douze figures féminines, des déesses qui guident le dieu soleil et dont " le visage appartient à l’obscurité et le dos à la lumière ". Il s'agit de la personnification des heures dont le reptile, qui représente le Temps, est le géniteur. Le commentaire indique que les heures sont destructrices : à la fin de chaque heure, celle ci est " avalée " ou " retirée ".

Derrière le cinquième porche s'ouvre un espace particulier. La porte elle-même semble se prolonger en une salle de tribunal où siège Osiris. On rappelle ici l'audience royale, le souverain se tenant dans l'embrasure d'un portail.
Cette scène de jugement n'est pas courante dans l'iconographie d'une tombe royale, mais appartient plutôt aux rituels destinés aux simples mortels (chapitre 125 du Livre des Morts).

La dernière image du Livre des Portes décrit la naissance du soleil. Une fois refermés les battants de la douzième heure, l'astre prend son essor en s’extrayant du Noun, le milieu primordial liquide.
Isis et Nephthys, sous la forme de cobras, rappellent la dimension osirienne des métamorphoses qu'il vient de subir.
Tout comme Atoum, le dieu des origines, se distingua du Noun pour engendrer l'univers, l'ultime étape de la course du soleil nocturne passe par les eaux du rajeunissement. Le Noun exhausse la barque solaire pour la faire émerger. La transformation du dieu en une entité visible et agissante est exprimée par le scarabée Khépri. Dans la partie supérieure, un corps humain forme une boucle ; il s'agit de la personnification de la Douat qui elle aussi met au monde l'astre régénéré.

On retrouve ainsi au cœur même de la nécropole, dans une description de la course solaire, l'idée que les dieux eux-mêmes - tout comme le souverain défunt qui s'inclut dans leur cortège - ont à justifier leur existence.
Ce texte du Livre des Portes est émaillé d'allusions au fait que le passage par le monde créé de toute entité, que ce soient les êtres humains ou les dieux illuminant la terre, entraîne sa dégradation. Cette corruption est inhérente à l'univers matériel où les attaques du chaos sont directement et concrètement perceptibles. Ce n'est pas sans annoncer certains éléments qui seront par la suite développés par les gnostiques.

En outre, cette nouvelle conception du domaine funéraire a très certainement été influencée par la pensée amarnienne qui percevait la nature telle qu'elle est. Remarquons toutefois que la comparaison s’arrête là. Comme je l’ai montré dans mon article sur Akhenaton et la religion d’Aton, l’une des caractéristiques majeure de la pensée religieuse amarnienne est d’avoir nié complètement l’existence de ce grand drame cosmique qu’est le voyage nocturne du soleil.

©Thierry BENDERITTER, 2004