Le mastaba de MERYRÊ-NEFER surnommé QAR

George Andrew Reisner, le directeur de la mission Harvard University - Museum of Fine Arts (Boston) sur le site de Guiza, explore une zone proche de la pyramide de Khéops (Khoufou) lorsque, le 10 janvier 1925, il découvre les complexes funéraires de Qar (G 7101) et d’Idou (G 7102). Ils sont rapidement devenus indissociables l’un de l’autre, d’une part en raison de leur proximité et d’autre part à cause des liens familiaux qui unissaient très probablement leurs propriétaires.

Nous allons donc parler en introduction de ces deux monuments avant de nous intéresser plus spécialement à celui de Qar. L'étude qui suit est basée essentiellement sur l’ouvrage de William Kelly Simpson "The mastabas of Qar and Idu", publié en 1976.

I- Situation des tombes de Qar et Idou

Les deux complexes sont contigus. Idou est à l’est de Qar. Ils sont situés à une centaine de mètres de la face est de la pyramide de Khéops dans le grand cimetière de l'Est rattaché à cette pyramide. À quelques mètres au sud se trouve le grand mastaba double du prince Kaouab, fils de Khéops, dont nous avons déjà parlé dans la présentation de la tombe de sa fille, la reine .

Les superstructures des deux mastabas ont presque totalement disparu et il ne persiste que des traces des assises les plus basses. Les chapelles sont toutes deux sous le niveau du sol et leur partie intime est rupestre, creusée directement dans le rocher, sous les superstructures. On y accède en descendant un escalier qui aboutit dans une cour à ciel ouvert. Chez Qar, les reliefs bordant l'escalier supérieur étaient au-dessus du niveau du sol (chez Idou, on ne sait pas)
Considérer les deux tombeaux comme des mastabas pose problème – ce que Reisner reconnaissait déjà. En particulier, il est difficile d’imaginer comment les cours ouvertes peuvent s'insérer dans le plan d'un mastaba qui, en tout état de cause, serait atypique.
De nombreux blocs et fragments de blocs ont été recensés lors des fouilles de Reisner. Ils sont conservés dans des musées, notamment au Museum of Fine Arts (MFA) à Boston. Nous y reviendrons.

II- Contexte historique

La quatrième dynastie, celle des bâtisseurs des pyramides sur le plateau de Guiza, s’est éteinte, mais le souvenir de ces souverains prestigieux perdurera jusqu'à la fin de l'Ancien Empire, tout comme leurs villes de pyramides, vastes complexes économiques employant un nombreux personnel.
Les souverains de la cinquième dynastie quittent Guiza pour Abousir d'abord, puis Saqqara sud, où ils construisent toujours des complexes de pyramides mais de taille plus modeste. L'émergence d'une classe de fonctionnaires à cette époque est objectivée par le développement des cimetières qui entourent ces pyramides. Pour la première fois, les personnages de haut rang utilisent des formules vantant leurs capacités propres et s'individualisent.

À la sixième dynastie (± 2345-2180 av. J.-C.), après le règne glorieux de Pépy I, le système économique qui sous-tendait jusque là une société tournée économiquement, politiquement et culturellement vers la tombe, est à bout de souffle. Parallèlement, le roi perd peu à peu le contrôle de la nomination aux hauts postes de l'État, remplacé par un système héréditaire qui profite à de riches familles ; mais bien sûr, la compétence n'est pas toujours au rendez-vous et la sixième dynastie se désintègre progressivement, mettant fin à l'Ancien Empire.

À la cinquième et à la sixième dynastie, la nécropole de Guiza n'est certes plus royale, mais reste active, accueillant, d'une part les tombes des descendants des individus déjà enterrés et d'autre part, celles du personnel en charge du culte pour les pyramides de Khéops (Khoufou), Khefren (Khafre) et Menkaourê (Mykérinos).
La culture funéraire reste dynamique à la sixième dynastie, ainsi que le dit Y. Gourdon: "Loin d'être un espace définitivement coupé du monde des vivants, les tombeaux de particuliers de la VIe dynastie sont un véritable livre ouvert sur la culture funéraire de cette époque. Ils représentent à la fois un lieu de passage, un espace de sociabilité étroitement lié au culte funéraire, mais aussi, et plus encore qu'auparavant, un terrain d'affrontement où les morts et les vivants se menacent et s'agressent".

C’est dans le second tiers de la VIe dynastie qu’ont servi les hauts fonctionnaires Qar et Idou, probablement à la fin du règne de Pepy I (± 2321-2287 av. J.-C.) et sous les règnes de ses fils et successeurs, Merenrê I (± 2287-2278 av. J.-C.) et Pepy II (± 2278-2184 av. J.-C.).
Il est généralement admis que Qar est le père de Idou, mais chacun des deux personnages a un fils qui porte le nom de l'autre et Idou pourrait tout aussi bien être le père de Qar.

III- Qar : Le personnage

Son nom

Qar est le "beau nom" (nous dirions le surnom) d'un personnage dont le nom de naissance est Meryrênefer formé par l’association du nom Meryrê (nom de Roi de Haute et Basse Égypte de Pepy I) dans un cartouche, et de l'adjectif nefer (beau, bon, parfait…) Le fait d’inclure dans son nom un cartouche royal n’est pas rare à cette époque. Il indique que la tombe ne peut pas être antérieure à ce souverain, mais pas nécessairement qu'elle est postérieure car un prêtre funéraire (comme c'est le cas de Qar) peut entrer en fonction du vivant du roi dont il assure le culte.

Principaux titres et qualités

(Simpson, Piacentini)

- "Sous-ordre du roi"* (ou subalterne privilégié, quelqu'un auquel on pense quand on veut confier une mission)
- "Bâton (de commandement) des hommes (ou du peuple)"* (titre exprimant l'autorité judiciaire)
- "Vrai pilier de Kenemet"* (titre exprimant l'autorité judiciaire) voir Wiki

- "Prêtre de Maât"* (titre exprimant l'autorité judiciaire)
- "Scribe des documents royaux"
- "(Vrai) Scribe des documents royaux en présence (du roi)"* : si l'on interprète son titre littéralement, un secrétaire rédigeant sous la dictée royale (Baud p. 238)
- "(Fonctionnaire-) sab" (titre complexe, bien étudié par Étienne Vande Walle : Sab corpus)
- Selon Kanawati (Artistes, p.44), un fragment indique qu'il est "Vrai directeur des Six Grandes Cours", un titre porté habituellement par le vizir, surtout à la VIe dynastie.
- "Khenty-Shé de la pyramide Mennefer-Meryrê" (nom de la pyramide de Pepy I)*. Simpson propose de traduire Khenty-Shé par "Tenant farmer", c'est à dire "métayer". Dans les papyri découverts en 2015 sur le site du Ouadi el-Jarf par Pierre Tallet, il est fait mention de "Shé-Khoufou", traduit par "l'étang de Khéops", abréviation de "Ro-Shé Khoufou", "la porte de l'étang de Khéops", qui est un centre administratif. Il se pourrait donc que le titre Khenty-Shé de Qar soit lié à un centre administratif de la pyramide. Nous préférons donc utiliser l'expression "Administrateur du domaine agricole"
- "Inspecteur des prêtres-ouab de Our-Khafre" (nom de la pyramide de Khephren)*
- "Directeur de la ville de pyramide Netjery-Menkaoure" (nom de la pyramide de Mykerinos)
- "Directeur de la ville de pyramide Akhet-Khoufou" (nom de la pyramide de Khéops)
- "Directeur des scribes"
- "Directeur des scribes de tous les travaux"
- "Directeur de tous les travaux"
- "Conseiller privé"
- "Conseiller privé de tous les travaux"
- "Ami unique"
- "Directeur de la Résidence"
- "Conseiller pour tous les ordres"
- "Celui qui a acquis des offrandes"
- "Imakhou"*, terme dont la traduction est discutée : bienheureux, bien pourvu, nourri, pensionné… C'est une qualité du défunt, qui est souvent imakhou "devant" ou "de" quelqu'un ; habituellement à l'Ancien Empire, il s'agit du roi ou du Grand Dieu. Il existe une association entre le défunt et ceux avec qui il est imakhou et sous-entend peut-être la reversion de produits du domaine funéraire. Le sens général d'imakhou semble être celui d'une association dont le défunt est digne.
Qar est imakhou devant Anubis*, devant Osiris*, devant le Grand Dieu.
À l'Ancien Empire, "Grand Dieu" ne se rapporte pas à un dieu précis, sauf vers la fin de la VIe dynastie où il désigne soit Osiris, soit le soleil ; il peut également dans certains cas faire référence à un roi défunt.
(* Titres et qualités portés également par Idou)

Qar semble avoir connu une carrière en deux temps, dont la seconde, qui était décrite dans la partie supérieure du mastaba, est perdue presque en totalité.

Sa famille

On connaît le nom de sa mère : Khenout . Son épouse, Gefi était une "prophétesse d’Hathor". Un fils est représenté. Il porte le nom d’Idou . C’est pour cela qu’il est généralement admis que Qar est le père d'Idou du mastaba G 7I02, mais l’inverse où Idou serait le père de Qar n’est pas à exclure. On relèvera notamment que dans la chapelle de Qar, ce dernier est représenté avec sa sœur Benjet. Or, on retrouve une Benjet dans la chapelle d’Idou, où elle est présentée comme étant sa fille. Une autre sœur porte le nom de Tjetouet.

Aspect général de la tombe de Qar

La superstructure, dans la mesure où elle existait, a disparu : le monument est aujourd’hui surmonté et protégé par une construction moderne. On accédait à la chapelle par un escalier en deux parties : A (nord-sud) et B (ouest-est) séparées par un palier, au niveau duquel se trouve l'entrée aujourd'hui. B est un escalier-corridor qui se termine par un autre palier au niveau duquel une ouverture côté sud, donne accès à la salle principale. Elle est divisée en deux parties, l’une à ciel ouvert (C), l’autre couverte (D), séparées par un pilier autoportant et deux piliers engagés. Au bout de la salle D se trouvent six statues ; elle est flanquée de deux autres salles, une à l'ouest (E) et l’autre à l'est (F).

I- L’escalier

A- La partie supérieure A

L'escalier comporte neuf marches ; il débutait au niveau du plateau, au nord de la chapelle et descendait vers le sud, jusqu'à un palier. Cette première partie était bordée de murs faits de blocs de calcaire fin, décorés, dont il ne reste rien. Le bloc mfa 27.130 ci-contre (conservé au Museum of Fine Arts) appartient probablement à cette zone. On y voit Qar dans une scène traditionnelle de chasse et pêche dans les marais, brandissant un bâton de jet. Il porte une courte barbe et une perruque bouclée entourée d'un ruban noué prolongé par deux longs rubans rigides. Derrière Qar se trouve Idou, qui lui aussi tient un bâton de jet dans une main et trois oiseaux dans l'autre. Sa perruque longue dégage l'oreille et il porte un large collier et des bracelets.
Texte : "Le Scribe des documents royaux en présence, le fonctionnaire-sab, le directeur des scribes, l'imakhou, Idou".

B- Le premier palier

C'est là que se trouve aujourd'hui l'entrée de la tombe. Au niveau de ce palier, l'axe de l'escalier tourne à 90° et se dirige dans le sens ouest-est.
Simpson place à ce niveau le bloc (). On y trouve Qar assis sur une chaise haute, le bras gauche passé sur l'accoudoir, la main droite tendue vers une table chargée de victuailles ; il porte collier et bracelets ainsi qu'une perruque ou un bonnet serré.
Texte : "l'administrateur du domaine agricole de la pyramide Mennefer-Meryrê, Qar, le directeur de la Résidence, le sous-ordre du roi, Meryrênefer".

C- La partie inférieure B

C'est donc en haut de ce second escalier que le visiteur moderne pénètre dans le monument (). Il se présente comme un corridor étroit dont les parois ont perdu leur décor (). Sept marches plus bas, on atteint un second palier ()

1)- Palier, mur nord

Sur le mur nord du palier (à gauche en descendant) subsiste la partie inférieure d’une représentation de Qar. Il est tourné vers la gauche, assis sur une chaise à haut dossier (). En face de lui on trouve, à hauteur des pieds, une bande étroite avec des poissons, un crocodile (, flèche rouge)… laissant supposer qu’il y avait une scène aquatique au-dessus et plus précisément, une scène de harponnage. Un bloc montrant un homme qui porte un poisson, désigné comme "Son frère (?) Nakhti" peut être rattaché à cette scène ().

2)- Palier, mur sud

En face, donc sur le mur sud du palier, subsiste un bloc décoré, au-dessus du rouleau qui surmonte l'entrée vers la cour C. Il porte la partie inférieure d'une représentation de Qar tourné vers la droite devant une table d'offrandes. Il est assis sur un coussin posé sur une chaise aux pieds en forme de pattes de lion. Au-dessous de la table d’offrandes on trouve à droite du dressoir une aiguière dans un bassin sur un présentoir et à gauche, une jarre posée sur un petit guéridon (). Des fragments de blocs permettent de dire qu'il y avait là une scène montrant Qar qui, appuyé sur un bâton, inspectait les produits de ses domaines.

3)- Palier, mur est

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Sur l’étroite face est, située face au visiteur descendant, subsiste un bloc fragmentaire, sur lequel se trouvent les 2/3 inférieurs d'une représentation de Qar debout se dirigeant vers l'entrée de la cour. Il porte des sandales et tient deux bâtons de la main droite. Devant lui se présentent deux vases sur un dressoir; il touche le plus proche de la main gauche ; le deuxième vase a une poignée et une anse sur le côté. Au-dessus des vases est inscrit "L'imakhou Qar".

4)- L'entrée dans la cour

Elle est surmontée d'un rouleau anépigraphe (), comme le sont également les parois latérales de l'embrasure ()

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