Ateliers et entrepôts du temple
de Karnak au temps de Ramses II


D'APRES LES REPRÉSENTATIONS DE LA TOMBE DE NEFERRENPET, TT178


Cet article constitue une extension de la description
complète de la tombe de Neferrenpet TT 178
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Neferrenpet était un très haut personnage qui a exercé ses charges sous le règne de Ramses II.
Il portait le titre de "scribe principal du trésor du temple d'Amon-Ra". En d'autres termes il avait sous sa responsabilité la gestion des biens les plus précieux du temple de Karnak.
Il est à ce titre intéressant d'essayer de décrypter plus en détail ce que recouvrait ce titre, ainsi que les activités des ateliers et entrepôts du temple à l'aide des représentations dans sa tombe, et de voir si on peut risquer un parallèle avec certaines zones encore visibles de nos jours.

Ces scènes décorent les murs Nord et Ouest de la salle B de la tombe. Elles ont un aspect presque monochrome avec du noir, des marrons et un peu de jaune, sans ton vert ou bleu, sur un fond blanc cassé. Du point de vu du dessin, certaines parties ressemblent plus à des esquisses qu'à du travail achevé, ce qui tranche avec le reste de la décoration du monument. Tout semble indiquer que ces représentations ont été finies dans l'urgence, peut-être après le décès du propriétaire.


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Les deux panneaux peuvent aussi être vus séparément en clickant dans l'image

  Les ateliers : Salle B, mur Nord, à gauche de l'ouverture  

On ignore encore de nos jours où se trouvaient exactement les ateliers dans le temple de Karnak. La représentation de la tombe indique qu'un mur entourait l'ensemble de la structure les hébergeant, mais ne permet pas de les situer.
On franchit un premier pylône fermé par une porte à double battant. On se retrouve alors dans une vaste cour, où quelques arbres sont encore visibles. L'homme avec un fouet est le "gardien de la porte", et il vérifie si les ouvriers qui se présentent ont le droit d'entrer plus avant ou non. Peut être même les fouille t-il ?
En haut, se trouve un entrepôt avec deux portes. Il servait de zone de stockage pour des objets de grande taille (et donc difficiles à voler) : sarcophages, statues, cartonnage de momie… Le "scribe des contours Pa-hem-netjer", assis sur un siège bas, écrit une inscription dans le dos d'une statue.

L'entrée dans les ateliers proprement dit se fait par une nouvelle porte à pylône, percée dans un mur qui occupe toute la largeur du bâtiment.

•  Sous-registre haut (vue SB 54)
Il comporte à gauche l'indication "Supérieur des sculpteurs".
Un des artisans semble dorer une statue à la feuille. Celle-ci, représentée de façon assez grossière, repose sur un socle incliné.

Les deux autres forent des perles à l'aide d'un archer et de poinçons. Au dessus de celui de droite, on lit "Supérieur des bijoutiers".
Il semble incroyable qu'une même personne puisse actionner ainsi 4 ou 5 poinçons à la fois. Et pourtant c'est possible, comme le montrent les expériences passionnantes de Denys Stocks (voir bibliographie, en bas de page), et comme cela est représenté dans six tombes thébaines au moins, par exemple celle de Rekhmiré TT100, où l'on voit de plus l'artisan qui enfile les perles ainsi réalisées sur le collier (vue Rekh38).
Voici, en résumé, comment cet auteur décrit cette opération :
Les outils destinés à perforer pierre ou bois ont évolué au cours des millénaires. Au début, le silex était utilisé pour faire des trous assez grossiers. La pratique de trous longs et fins a nécessité l'utilisation de poinçons constitués d'un manche en bois, dans lequel était fiché une tige métallique fine, en cuivre ou en bronze. L'artisan tient son ou ses poinçon(s) dans sa main gauche, après avoir enroulé autour de chacune des tiges métalliques la corde d'un archer qu'il tient de la main droite. Il manœuvre alors l'archer dans un mouvement de va-et-vient afin d'entraîner une rotation rapide des poinçons. Le nombre de rotations peut atteindre 1500 / minute (vue AEM01).
Si la surface à percer est minérale, il rajoute une fine poudre abrasive faite d'une pâte de quartz. Ainsi par exemple le perçage des perles à collier : les fragments à percer sont inclus dans un bloc de brique crue afin de les immobiliser. L'expérience a montré qu'une perle d'améthyste de 10 mm de diamètre pouvait être perforée sur 1 mm d'épaisseur en 5 heures. En multipliant les poinçons, on multiplie évidemment le nombre de perles percées par unité de temps.

C'est bien ce que nous voyons représenté chez Neferrenpet, et un examen attentif de l'image permet de reconnaître le petit pot contenant la pâte abrasive à côté de l'artisan.
On imagine le temps qu'il fallait pour produire un simple collier de pierreries que, il faut bien l'avouer, nous regardons le plus souvent d'un air distrait dans une vitrine de musée ! Voici une image (Jon Hirst) c'un de ces colliers, très simple : vue .
Autre conclusion intéressante, nous avons ainsi la preuve qu'à cette époque une structure organisée de production de masse avait fait son apparition.

•  Les deux registres sous jacents
Ils sont consacrés à la production de pièces d'orfèvrerie, comme l'indique le titre "Supérieur des orfèvres" que porte le contremaître qui présente la production de son atelier sous forme de plaques d'or. Le premier ouvrier, en haut et à gauche, attise le feu d'un brasero avec un chalumeau. Ses collègues assis se livrent à des activités de martelage du métal (vue SB 55).

 Le registre du bas
Ce sont des coupes et des vases qui sont présentés, et le titre parle du contremaître comme d'un "Supérieur des travailleurs du métal (?)". Les ouvriers accomplissent le polissage des artefacts, probablement faits de cuivre. Le premier à gauche est penché sur un brasero (difficile à reconnaître), au-dessus duquel est représentée une grande pince destinée à saisir les moules brûlants (vue SB 52).

•  Devant les contremaîtres
Nous retrouvons Neferrenpet en taille héroïque, vêtu d'une élégante robe plissée. Calame en main, il note la production des divers ateliers, avant que celle-ci ne prenne le chemin des entrepôts. Ce sont ces objets que viennent chercher les porteurs dont nous avons parlé plus haut.
Le texte au-dessus du personnage nous dit : "{1} [sS {?}] Hwt-nbw n Jmn {2} KnrA mAa-xrw n [... manque...] Hr {3} Ssp bAk{w} nA n Hmw{4}w Jmn-Raw njswt ntrw". Ce qu'on peut rendre, en remplissant les manques, par : "Le scribe de la maison de l'or d'Amon, Kenro, Juste de voix, quand il reçoit le travail des artisans d'Amon-Ra, roi des dieux".

  Les entrepôts : salle B, mur Ouest, registre inférieur  




Les ateliers étaient séparés des entrepôts par une cour plantée d'arbres, ce que nous voyons à l'extrême gauche du mur Nord (vue SB02).
Ces entrepôts constituent un grand complexe entouré d'un mur d'enceinte; il est divisé en quatre parties séparées elles même par des murs. Le bâtiment était ainsi très sécurisé (voir la vue générale en haut de page).

La première cour

Nous entrons donc dans une première grande cour. L'action se passe en plein air, car il y a des arbres (visibles à droite de la balance). On entre dans le complexe par une porte-pylône monumentale, à deux battants jaunes, avec deux corniches, dont l'une soutenue par des colonnes papyriformes. La grande porte est flanquée par une petite porte latérale qui donne sur un poste de garde, devant lequel se tient un homme assis avec un fouet. Il est désigné comme "Le gardien de la maison du Trésor N." (le nom est difficile à déchiffrer). Cette petite entrée devait être celle utilisée quotidiennement, la grande porte étant réservée à des occasions solennelles.
Les deux bâtiments du haut ne semblent pas servir de réserve. En tous cas, ils sont vides. Peut être s'agissait-il de dortoirs.
Remarquons au passage les petits bâtiments dans l'autre coin, qui font pendants aux supposés dortoirs : logements pour du personnel, petite annexe ? ...

Au centre de la cour, deux sous-registres symétriques occupent toute la hauteur.

•  Sur celui du haut (vue SB05)
Nous trouvons quatre scribes (ils sont désignés par leur fonction, mais pas nommés : "les scribes de la maison du Trésor") qui enregistrent avec attention les biens que deux de leurs collègues apportent aux entrepôts : quatre pièces d'étoffe et trois sacs rebondis.
Devant eux, un très court texte indique qu'ils sont "Supérieurs des mrw". Le terme "mrw" est habituellement traduit par "esclaves" , mais ici il faut comprendre l'ensemble du personnel travaillant pour et attaché au temple de Karnak. "Serfs" ou "travailleurs" serait plus approprié, tout en n'étant pas non plus vraiment correct.
En pratique, ces deux hommes sont probablement les scribes surveillant les travailleurs des ateliers, qui accompagnent aux entrepôts la production des ouvriers sous leurs ordres. Il est d'ailleurs possible que leurs quatre confrères soient en train de leur en donner quittance.

•  En dessous, une scène de pesée est menée par deux personnages.
Celui de droite est appelé "le supérieur de la balance [….] de la maison du Trésor", un contrôleur donc. Il vérifie le peson d'une main, tandis que de l'autre il immobilise le plateau sur lequel repose les poids de bronze. On remarquera leur forme animale particulière.
Celui de gauche est un scribe notant le résultat, il s'agit du "Scribe de la maison du Trésor d'Amon, Bak-en-Amon".
Les marchandises pesées sont difficile à identifier. Tout ce que l'on peut dire, c'est qu'au pied de la balance on trouve deux sacs pleins, et que quatre pièces d'étoffe frangées sont représentées au-dessus.

A gauche de la cour
Nous retrouvons une représentation (bien maladroite dans ses proportions) de Neferrenpet, assis sur un siège bas, les pieds nus sur un escabeau. Il tient une palette de scribe dans sa main gauche, tandis qu'il tend la droite devant lui. A ce niveau, on retrouve ce texte : "{1} Wsjr sS pr-HD n Jmn KnrA {2} Hr Ssp bAk{w} nA n mrw {3} pr-Jmn", qu'on peut rendre par : "L'osiris, scribe du Trésor d'Amon, Kenro, qui reçoit les travaux des 'esclaves' du temple d'Amon".
Le mot "osiris" est à prendre ici comme un nom commun, il est équivalent à "mort bienheureux" [petite digression : c'est ainsi qu'on pourrait écrire par exemple : "l'osiris N. est auprès d'Osiris"]
Au dessus de Neferrenpet, en haut à gauche, se trouve une annexe où l'on rentre par une porte décentrée. Elle contient des jarres et des cratères, ainsi que du matériel rangé en tas, dont on ne peut préciser la nature.

Seconde partie

Il pourrait s'agir d'une autre cour, mais aussi d'une grande pièce couverte. Selon les conventions égyptiennes, on ne peut trancher.
L'entrée se fait par une porte un peu moins monumentale que la précédente, les corniches sont moins ornées. Un responsable surveille les livraisons; il est désigné comme "hrj sAwtj (??) Hsi-m-W3st", soit "le supérieur des gardiens, Hesy-em-Ouaset" (litt : '(il est, ou le) loué dans Thèbes').
Quatre porteurs nus apportent les marchandises de l'extérieur, en l'occurrence des amphores. Ainsi, on pouvait être sûr qu'ils ne partiraient pas en dissimulant quelque chose…
Quelques unes des marchandises, notamment les amphores, sont stockées dans la cour elle-même par un homme désigné comme "hrj sAwtj Sxrw", "le gardien en chef Sekherou". On note aussi la présence de sacs de taille variable, des tas de fruits (?) qui peuvent également se retrouver dans des paniers en vannerie.
Sans nul doute il s'agit là d'un stockage provisoire avant que les marchandises ne soient remisées dans une des quatre annexes figurées en haut du registre. Celles ci contiennent des jarres et des sacs, sauf la deuxième où l'on distingue, en sus, des coffres (vue SB04).

La troisième cour (ou pièce)

Elle est encore plus petite. On y entre par une porte moins monumentale. Elle est flanquée de deux fois quatre pièces de stockage. Elles contiennent surtout des amphores, de toutes tailles, les plus grosse munies de poignées.
Sur le sol sont disposées de grandes gouvernes de barques. Parmi les quatre du bas, un examen attentif montre que deux ont une tête de faucon, et correspondent donc à la barque de Khonsou; deux ont une tête de femme et correspondent à la barque de Mout. Les deux du dessus sont ornées d'une tête de bélier, et correspondent à la barque d'Amon (vue). Il n'y a aucun surveillant.

La quatrième cour (ou pièce)

C'est la plus petite; elle est abîmée en raison de l'enlèvement brutal par les pillards du bouchon de calcaire qui protégeait et masquait l'entrée vers le complexe souterrain (vue SB60). Deux annexes sont visibles en haut, avec des coffres et du matériel impossible à identifier. Il y a tout lieu de penser que c'est ici, dans la partie la plus profonde, qu'étaient entassées les denrées les plus précieuses.

  Les entrepôts de Thoutmosis III à Karnak  

 En septembre 2007, j'ai pu photographier dans Karnak les emplacements d'entrepôts datés de Thoutmosis III, qui étaient très probablement encore en usage sous Ramses II. Même s'il ne s'agit pas de ceux dont Neferrenpet avait la charge, ils ne devaient guère être différents. C'est pourquoi il m'a semblé intéressant d'en parler.


Lorsque l'on pénètre dans la cour du Moyen-Empire, à l'extrémité de laquelle se dresse l'Akhmenou, on trouve tout le long de son flanc gauche une série de salles alignées les unes derrière les autres. Pratiquement personne ne leur porte attention car l'ensemble apparaît très ruiné, et leur accès est parfois difficile en raison de la présence d'épineux (vue T25).
Il s'agit pourtant là des magasins dont certains, à une certaine époque, ont dû contenir les éléments du "trésor du domaine d'Amon", et donc les objets les plus précieux du temple.

Quand on rentre dans ces pièces de taille assez modeste, on est tout de suite frappé par l'existence d'un véritable "plancher" en dalles de pierre qui délimite deux niveaux de stockage (vue T11, et vue T06).
Ailleurs, on trouve de véritables accès à des zones souterraines (je n'ai pas pu y pénétrer), voir par exemple la vue T05.
Ces pièces étaient entourées par un "couloir mystérieux" que seuls certains prêtres devaient être autorisés à emprunter. Sur la vue T03, le couloir derrière les pièces est encore bien visible (les entrepôts sont à droite sur la photo).
Mais on reconnaît aussi ses restes devant, là où donnaient les entrées (vue T20). La photo satellitaire le confirme.

Quand on regarde la zone de la cour située devant les entrepôts, et qu'on constate le nombre de bâtiments ruinés qui s'y trouvent (vue T05), il n'est pas interdit de penser que la disposition d'ensemble pourrait avoir été reproduite dans la tombe TT178, et que les ateliers ne devaient pas se situer bien loin, peut-être dans ces édifices démolis.

Le peu qui reste des parois de ces magasins comporte néanmoins quelques belles représentations; toutes celles que j'ai repérées sont au nom de Thoutmosis III, mais il y en a sûrement de plus tardives.
Je vous laisse en découvrir des exemples à partir des images du tableau ci-dessous. Une vue intéressante est celle des "puissances" de Pe et Nekhen, dans leur attitude caractéristique (vue T08). Inhabituelle aussi est la représentation en grande taille d'un hippopotame, hélas martelé (vue T18).

 
       

Un cas particulier est celui de la pièce complètement à gauche de l'alignement (vueT01 et vue T02). C'est la plus grande de toutes, et son entrée est perpendiculaire à celles des autres magasins.
On peut, avec un minimum d'imagination, y revoir sur le sol les rames des barques sacrées...

Page réalisée par Thierry Benderitter (2007)
Voir contributions sur Neferrenpet, page 3
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Cet article constitue une extension de la description
complète de la tombe de Neferrenpet TT 178
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