24/05/2012

Remerciements à
Pr Claude Traunecker
Mme Annie Schweitzer
Christian Mariais et
Michel Treillet
Le petit temple-chapelle ptolémaïque de Kasr (ou Qasr) el Agouz (litt: le château de la vieille), encore appelé chapelle de Tééphibis, se situe à environ 200 m au sud-ouest du temple de Medinet Habou, entre ce dernier et les restes du palais d'Amenhotep III à Malgatta.
Malgré son originalité, il est virtuellement inconnu des visiteurs, même ceux qui se sont rendus plusieurs fois à Louxor.
Il semble donc intéressant d'en fournir une couverture photographique et une interprétation iconographique.

Si le temple est architecturalement presque intact, il n'en est pas de même de sa décoration qui a beaucoup souffert. Les correspondances des photos avec les dessins de l'article princeps de Dominique Mallet (qui sont celles reproduites ici) sont donc parfois difficiles à faire.

Photo aérienne par Cau Brualla Photo aérienne d'après Theban Mapping Project

  Le Pr Claude Traunecker et Mme Annie Schweitzer ont bien voulu nous fournir
le texte de présentation suivant. Un grand merci à eux.
 
 
LE TEMPLE DE QASR EL-AGOUZ
Travaux récents de l'Université Marc Bloch et de l'IFAO.
Le petit temple ptolémaïque de Qasr el-Agouz situé tout près du temple de Medinet Habou est daté de Ptolémée VIII Evergète II. Il se compose de trois salles barlongues successives, dont les deux dernières, la salle des offrandes et le sanctuaire, sont décorées. La salle des offrandes n'est que partiellement sculptée, la grande majorité des scènes iconographiques étant simplement peinte.
Ce temple a fait l'objet d'une édition épigraphique par Dominique Mallet en 1909 (IFAO). Cette édition néglige totalement l'aspect archéologique du sujet. De plus, une visite préparatoire effectuée en novembre 2000 par Claude Traunecker et Annie Schweitzer a permis de mesurer combien cette édition était fautive et lacunaire.
C'est pourquoi, dans le cadre d'une étude des édifices cultuels des périodes tardives, et de ses recherches sur les liturgies tardives thébaines, l'Institut d'égyptologie de l'Université Marc Bloch de Strasbourg a sollicité auprès du Conseil Suprême des Antiquités d'égypte, en collaboration avec l'IFAO, l'autorisation de travail dans ce monument.

Ce projet s'inscrit dans une quadruple perspective :
1. Etude du contexte archéologique du monument avec des nettoyages de sols larges et des sondages ponctuels.
2. Nouvelle édition du décor du temple avec traduction et commentaire des textes.
3. Etude exhaustive de l'architecture du monument.
4. Restauration et présentation nouvelle du monument.
Une première campagne a eu lieu en avril 2001. Elle a réuni une équipe archéologique, épigraphique et architecturale de 6 personnes (trois de Strasbourg et trois du Caire).
La campagne 2002, de la même importance, a permis d'achever une première copie des textes et de relever les scènes du décor du temple ; l'équipe d'architecture a bien avancé l'enregistrement des données du monument ; l'équipe archéologique a découvert dans le sondage sud du sanctuaire un mur de briques antérieur au temple ptolémaïque ; ce dernier passe sous le mur ouest du temple. Des informations recueillies dans la salle des offrandes permettent d'y situer une petite église.
Au cours de la campagne 2003, un mur de briques ancien orienté nord-sud a été découvert pendant le nettoyage de l'étroite zone qui longe la façade arrière du temple à l'est. Ce mur est exactement orienté comme le temple ptolémaïque. Deux départs de murs de refend recoupés par la construction du temple de Ptolémée VIII permettent de penser que nous sommes en présence d'un édifice cultuel à trois sanctuaires antérieur au temple ptolémaïque. Son extension vers le nord et vers l'est n'a pas été reconnue pendant la campagne 2004.

à la fin de cette campagne et avant l'étude détaillée du matériel, nous proposons une chronologie provisoire :
1. Un grand bâtiment en brique crue, probablement cultuel avec trois cella (75,10). Nous n'avons aucun matériel céramique caractéristique sûrement associé à cette construction de sorte que sa date reste hypothétique.
2. Le temple de Ptolémée VIII Evergète II avec un déambulatoire pavé (76,20 a l'extérieur).
3. La construction du pronaos est inachevée ainsi que le projet d'une enceinte avec déambulatoire qui semble n'avoir jamais été réalisée.
4. Des constructions modestes et utilitaires s'établissement au sud et au nord au-dessus du déambulatoire ptolémaïque à l'époque romaine ou copte.
5. Le percement des portes latérales du sanctuaire et la réutilisation du temple comme église avec un grand pavement de dalles carrées au nord.
à la suite des travaux des campagnes précédentes, nous disposons à présent d'une copie complète des scènes et des textes du temple (paroi au 1/20ème, dessins de mise en place des textes au 1/10ème et copie proportionnelle des textes). Cette documentation compte 151 numéros de scènes.

La fonction du temple de Qasr el-Agouz
On a longtemps cru que le temple de Qasr el-Agouz était un édifice oraculaire ou encore lié au culte d'un personnage divinisé. Si l'identité du dieu honoré est sans équivoque, Thot, présent tant dans les épithètes que dans les représentations, sa signification est très éloignée de celle que lui attribuaient les précédents commentateurs de cet édifice. Il faut, en effet le replacer entièrement dans le cadre des rites de Djemé. Dans le sanctuaire, sur la paroi du fond, c'est Amon de Djemé qui occupe l'axe du temple, Thot étant relégué au premier registre. Sur les parois latérales, on assiste à une partie du culte journalier devant la statue de Thot et sa barque processionnelle.
Comment peut-on faire la jonction entre ces deux approches ? On sait que les rites de Djemé sont la transposition au premier millénaire avant notre ère des anciennes festivités de la nécropole toutes tournées vers la tombe royale et les temples commémoratifs du règne. Le départ de la royauté pharaonique vers les capitales et surtout vers les nécropoles du Nord à partir de la XXIe dynastie a profondément modifié les rituels thébains et le fonctionnement même de Thèbes en tant qu'espace de liturgies complexes et connectées entre elles. Amon de Djemé, forme défunte de l'Amon vivant de Karnak vient se substituer à Pharaon. Tous les ans, l'Amon vivant vient rendre le culte funéraire à sa forme défunte. D'ailleurs, par mimétisme rituel, d'autres divinités bénéficient de cette dualité (Montou, Khonsou-Chou et Min). La légitimité du successeur est étroitement liée à son rôle d'officiant dans les funérailles et les cultes funéraires du prédécesseur.

Mais quel rôle peut jouer Thot dans cette configuration ?
La paroi Est du sanctuaire donne des éléments de solution : sur le registre supérieur, figurent en quatre scènes déjà remarquées par Champollion : le roi régnant Ptolémée VIII Evergète II auquel il rend le culte à ses ancêtres : Ptolémée II Philadelphe, Ptolémée III Evergète I, Ptolémée IV Philopator et Ptolémée IV Epiphane.
Sur la paroi sud, au registre inférieur figurent deux scènes extraites des rituels djemaïques (culte à Kematef, c'est-à-dire l'Amon démiurge et défunt, et l'offrande d'onguents à Onnophris) ; au nord (scène n° 7) Thot assisté de Horsaisis remet les symboles de la longévité royale à Ptolémée VIII Evergète II.
L'hypothèse de travail actuel me conduit à considérer Thot dans son rôle d'officiant funéraire (Thot Sotem). Mais en recoupant ces scènes avec certains titres de prêtres thébains, il apparaît que Thot est aussi le gardien des couronnes royales. Thot de Qasr el-Agouz joue donc un rôle important dans les cérémonies de légitimation de la royauté pharaonique selon les rituels spécifiques de Thèbes.
Pour le moment le rapport avec l'ancienne « place aimée de Thot » centre de l'administration et du maintien de l'ordre dans la nécropole pendant la Troisième Période Intermédiaire n'est pas clair.

Bibliographie
Sur les rites de Djemé et l'évolution des liturgies thébaines:
•  C. Traunecker, « La chapelle d'Achôris à Karnak. II. 1ère partie: Décors, textes et interprétation », Mémoire du Centre Franco-Egyptien n°2, 1981, 140 pages. Le décor de la chapelle (fac-similés par F. Le Saout). Textes, traductions et commentaires. Etudes iconographiques. Fonctions rituelles et signification religieuse.
•  C.Traunecker, "Thèbes , Memphis : quelques observations" dans Memphis et ses nécropoles au Nouvel Empire, Actes du colloque international CNRS 198 , édité par A.-P.Zivie, 1988, p. 97-102 ;
•  idem, "Le papyrus Spiegelberg et l'évolution des liturgies thébaines" dans "Hundred-Gated Thebes", Acts of a Colloquium on Thebes and the Theban Area in the Graeco-Roman Period, Leiden, 1995, p.183-201 ;
•  idem, "Une famille de prêtres à Karnak aux 1er et 2e siècles avant J.-C. les Horsaisis-Nekhtmontou" dans In Memoriam Jan Quaegebeur, Editions Peters, 1998, p.1191-1230 ;
•  idem, « Pharaon ritualiste. le culte divin » dans  Les Pharaons  sous la direction de C. Ziegler. Exposition au Palazo Grassi à Venise, p. 145-157.

Sur les campagnes travaux : Rapports des travaux de l'IFAO dans : BIFAO 2001 à 2004.
Voir aussi Y. Volokhine, Le dieu Thot de Qasr el-Agouz, BIFAO 102.

Strasbourg, décembre 2005
Claude TRAUNECKER, directeur de l'Institut d'égyptologie (IES) de l'Université Marc Bloch (Strasbourg) et Annie SCHWEITZER, égyptologue et archéologue, chargée des collections de l'IES.

 
 

Ce temple-chapelle est donc dédié à :
•  Thot-Ibis (Djehouty-her-pa-heb ou Djhwty-stm).
Outre ce titre spécifique au temple, il porte également ses épithètes habituelles de Seigneur de Khnoumou (Hermopolis), Maître des Paroles Divines (= les hiéroglyphes),... Dans le temple, le dieu est toujours représenté avec un corps humain et une tête d'ibis, coiffé tantôt du disque lunaire avec ses deux phases de pleine lune et de croissant, tantôt d'une couronne composée à partir de l'Atef. Il est possible qu'un culte des ibis sacrés ait été célébré dans le temple.
•  On y trouve également évoqués deux mortels divinisés à Basse époque : Imhotep dans son rôle de saint guérisseur et Amenhotep-fils-de-Hapou. Leurs représentations sont cantonnées à la seconde salle, et on ne les retrouvera pas dans le sanctuaire du fond.
•  Enfin le culte dynastique ptolémaïque lui même y est largement représenté, incluant les ancêtres du Ptolémée (mais sans mentionner le tout premier Ptolémée fils de Lagos, qui était un roturier, général d'Alexandre le Grand) et leurs reines. Par un subtil travail consistant à prêter aux rois et reines les attributs et couronnes des dieux et déesses, on accentue l'effet recherché d'assimilation des uns aux autres.

Nehemtawouy
Des déesses accompagnent Thot et les autres dieux, tandis que dans les scènes royales, c'est la reine qui accompagne évergète et joue le rôle de déesse.
La principale est Nehemtaouy, déesse qui peut être la parèdre de la divinité serpent Nehebou-kaou, mais aussi de Thot comme c'est le cas ici. Il semble d'ailleurs qu'elle était vénérée dans tous les sanctuaires de Thot, notamment dans sa ville d'origine Hermopolis. Habituellement -mais pas ici- elle est représentée comme une déesse à l'enfant. Elle porte sur la tête un sistre architectural qui permet de la différencier de Mout et d'Hathor.
Nous sommes à Thèbes, et sur le modèle de la triade thébaine, on a adjoint à Thot un dieu-fils, en la personne de Khonsou, lequel tient le même rôle dans la triade thébaine classique (Amon-Mout-Khonsou).

Une des originalités du Qasr el Agouz est de comporter de nombreuses scènes uniquement peintes, non sculptées, ce qui est à ma connaissance très rare dans les monuments ptolémaïques et qui traduit l'inachèvement de l'édifice ; en témoigne aussi l'absence de décoration des murs extérieurs qui ne sont pas décorés.
Les représentations murales sont variablement conservées, d'autant que dans les siècles précédents le temple avait été transformé en étable. La comparaison entre les photos actuelles et les descriptions de Mallet montre que le temple s'est encore nettement dégradé depuis un siècle.


 

JOLLOIS, Description de l'égypte

 
 
Ce petit temple, si l'on en juge par son étendue, est de peu d'importance. Il n'a point été terminé, ce qu'annoncent évidemment son portique à peine dégrossi et ses murs [NB: extérieurs] sans ornements; mais il mérite d'être observé, parce que, renfermant des sculptures entièrement achevées et d'autres qui ne sont qu'ébauchées, il présente les différents degrés du travail des artistes égyptiens dans l'exécution des bas-reliefs. On y voit, en effet, des figures tracées en rouge avec une pureté de trait et une hardiesse de dessin qui supposent une grande connaissance des formes et beaucoup d'habileté dans ceux qui les ont exécutées. Ces dessins mêmes sont supérieurs aux sculptures. Les proportions, auxquelles les dessinateurs étaient assujettis, sont déterminées par des carreaux qui subsistent encore. Tel était le premier degré du travail qui, sans doute, était exécuté par une même classe d'artistes. Tout près de ces figures construites au simple trait, on voit un bas-relief ébauché. Le ciseau du sculpteur a suivi tous les contours du dessin, et fait disparaître la matière qui environnait l'espace circonscrit par le trait du dessinateur. Celle opération a détaché la figure du fond : mais elle est encore grossière; toutes les formes sont carrées, et toutes les parties du relief sont dans le même plan : c'était là le travail d'une seconde classe d'ouvriers. Ensuite un sculpteur plus habile venait mettre la dernière main à l'ouvrage ébauché, et donner ces formes douces et arrondies que l'on remarque près de là dans les sculptures entièrement terminées. Des figures qui n'ont point été peintes, et d'autres qui sont toutes brillantes des plus vives couleurs, font conjecturer que le travail du peintre suivait immédiatement celui du sculpteur.
 
 


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Plan d'après "Temples of the last pharaohs". Comme on le voit, l'orientation donnée par Mallet est fausse.
Nous l'utiliserons néanmoins par commodité et tradition, et considérerons que le monument est orienté Est / Ouest,
alors qu'en réalité l'axe est Sud-Est / Nord-Ouest

LA COUR

L'entrée dans le temple se fait par une porte monumentale qui donne dans une avant-cour rectangulaire de 13 X 3,7 m, et qui devait avoir dans les 7 m de haut. Cette porte fait partie d'un mur d'enceinte qui entourait tout le complexe. La cour était probablement couverte et tenait lieu de pronaos, ou de salle hypostyle, mais ne comportait pas de vraie colonne.
Derrière se trouve la chapelle proprement dite mesurant 13 X 8 m. Son axe est perpendiculaire à la cour. L'entrée monumentale de cette cour, située du côté Est, reste assez impressionnante. L'axe de l'entrée dans la cour est le même que celui du temple dans son ensemble (voir vue axiale).

Les deux premières salles que nous allons examiner sont considérées comme des vestibules, la première pour les gens du commun, la seconde probablement pour les personnes qui attendaient d'être autorisées à pénétrer dans le sanctuaire.

LA SALLE 1

On entre dans la chapelle par une porte percée dans le mur Est, surmontée d'un linteau et ornée d'une corniche à gorge où se devinent encore quelques bandes colorées (vue 32 et vue 28).
La première salle mesure 7,45 X 3,75 m. Elle était à l'origine éclairée par des soupiraux ; puis une grande partie de son toit (à droite) a été enlevé et la pièce est maintenant partiellement à l'air libre. Elle est complètement anépigraphe et de peu d'intérêt.

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