"[…] et que l'on fasse des tombes pour le (s) 'grand (s) des voyants' et les 'Pères Divins' d'Aton [et pour les premiers serviteurs d']Aton dans la colline du levant d'Akhetaton".
Ainsi s'exprime Akhénaton sur une stèle-frontière qui porte le premier décret de fondation de la cité d'Akhetaton (Amarna).
Malgré cette déclaration du souverain, seules une cinquantaine de tombes ont été commencées et seulement 24 portent des inscriptions (parfois réduites à quelques lignes). Aucune n'a été achevée et une seule a servi à un enterrement (et encore, on n'en est pas sûr).

Ces tombes sont moins connues que celles de Louxor ou de Saqqara, d'une part en raison de l'éloignement du site par rapport aux grands centres, d'autre part en raison de leur caractère peu engageant : les murs grisâtres, souvent très abimés, ayant perdu leurs couleurs, n'attirent pas l'œil.
Il s'agit pourtant de monuments fort intéressants par leur originalité et dont l'étude est indispensable pour la compréhension de la période amarnienne. En effet, les changements architecturaux, les bizarreries dans les représentations et plus encore les modifications du programme décoratif nous font pénétrer au cœur du système théologique construit par Akhénaton et dont il est le centre. Sans oublier que c'est là seulement que se trouvent tous les Hymnes à Aton (Grand Hymne et Petits Hymnes).
Une précision pratique : les photographies sont techniquement difficiles et sont souvent trop sombres, ou verdâtres en raison d'un éclairage artificiel agressif. Nous ne pouvons pas proposer mieux.

Pourquoi si peu de tombes ?

On en est réduit aux hypothèses, car même une courte durée d'occupation du site n'explique pas tout :

On suppose (sans en être absolument certain) que le privilège de faire réaliser une tombe dans sa cité sainte était accordé par Akhénaton en personne, qui n'a peut-être pas donné beaucoup d'autorisations.

Un frein important était le faible nombre d'artisans disponibles.

De nombreux fonctionnaires exerçaient leur charge à Memphis (20 km du Caire) – qui est toujours restée la capitale administrative du pays – et ont sans doute choisi le cimetière de cette ville, le site de Saqqara.
Alain Zivie y a retrouvé plusieurs tombes de l'époque amarnienne, notamment celles de la nourrice de Toutankhamon, Maïa et du vizir Aper-el et Geoffrey Martin avant son accession au trône.
En 2001, Maarten Raven découvre, entre autres tombes de l'époque, celle de Meryneith à côté de celle d'Horemheb ; le personnage change son nom en Meryrê et part à Amarna, où il débute une autre tombe ; enfin, il revient à Saqqara, reprend son nom de Meryneith () et continue les travaux dans sa première sépulture…

Des notables issus de province ont certainement préféré se faire inhumer dans le cimetière familial de leur nome plutôt que dans ce coin de désert où les cultes avaient peu de chances de leur être rendus.

Il est probable qu'un certain nombre de fonctionnaires aient été sceptiques sur l'avenir de la réforme religieuse introduite par Akhénaton et la pérennité des sépultures locales.

Il faut tenir compte aussi de cette remarque, due à Owen & Kemp :"Nous avons coutume de penser que, pour les anciens Égyptiens, la préparation de leur décès était une priorité absolue. La réalité des faits est différente. Avoir une belle tombe n'était pas la priorité des priorités dans la répartition des ressources disponibles et en posséder une tenait souvent du vœu pieux."
Il semble bien que, pour beaucoup, une belle maison valait mieux qu'une bonne tombe ! Ceci se vérifie à Amarna : le nombre de grandes maisons dans la cité dépasse largement celui des tombes décorées.

Les tombes thébaines datant de la première partie du règne

Avant de nous intéresser aux tombes sur le site d'Akhetaton (Tell el-Amarna) il faut rappeler qu'il existe à Thèbes (Louxor) quelques tombes datant du début du règne d'Amenhotep IV-Akhénaton, lorsqu'il réside encore dans la ville d'Amon : TT 55 (Ramose), TT 188 (Parennefer, qui a également une tombe à Amarna), , TT 46 (Ramose), TT 136 (Ipy), . Leur étude permet de voir la transition entre le style traditionnel et le style amarnien.

Historique

C'est John Gardner Wilkinson qui, dans les années 1820, a le premier remarqué l'originalité des tombes amarniennes. Puis Robert Hay et Nestor L'Hote ont également copié quelques reliefs. La première publication significative est celle de Karl Lepsius dans ses Denkmäler.
La publication de référence sur les tombes amarniennes reste celle de Norman de Garis Davies, "The rock tombs of el-Amarna", éditée en six volumes au début du XXe siècle. Dès cette époque, Davies a dû s'appuyer sur les descriptions antérieures faites notamment par Lepsius pour restaurer des zones qui avaient disparues entretemps.
Car ces chapelles rupestres ont beaucoup souffert en raison de la mauvaise qualité d'ensemble de la roche, des dégradations volontaires de l'époque post-amarnienne (persécution de la mémoire d'Akhénaton), des moines coptes, des squatteurs, vandales et pilleurs modernes.

Situation

A- Akhetaton, la cité du soleil

La cité d'Akhetaton ("Akhet-Aten', "Horizon-de-l'Aton" ou "Horizon-du-disque-solaire") est sortie du néant par la volonté du pharaon Akhénaton exprimée en l'an 5 de son règne. Elle se situe sur le site de Tell el-Amarna, à peu près à mi-chemin entre Thèbes (Louxor) et Memphis. La cité a été occupée pendant une quinzaine d'années avant d'être abandonnée puis démantelée.
La ville, qui a abrité de 20 à 40 000 personnes, a été bâtie dans un immense cirque sablonneux et inhospitalier, vierge de toute occupation antérieure. Elle est bordée sur une grande partie de sa circonférence par des falaises d'une centaine de mètres de haut, que domine un haut plateau désertique. Il y a 12 km entre les deux points extrêmes situés au nord et au sud du cirque : là, les falaises touchent presque le Nil ; la distance maximale entre le fleuve et les falaises est d'environ 5 km. Plateau et falaises sont interrompus de place en place par des vallées sèches ou des ouadis (lits de torrents), dont l'un mène à la nécropole royale. Au sud-est, le plateau s'abaisse en une languette désertique irrégulièrement plate d'environ 3 km de large.

B- Les tombes

Les sépultures des notables sont creusées dans les falaises qui encerclent la cité, "La grande et vénérable colline d'Akhetaton" ; "la montagne à l'est d'Akhetaton, la place de Maât". Elles sont divisées en deux groupes, au nord et sud du ouadi conduisant vers la nécropole royale. Chaque groupe constitue le point d'arrivée d'un réseau de pistes interconnectées avec la cité.
Davies, se basant sur les formes successives du nom d'Aton, pensait que les tombes du groupe sud étaient antérieures à celles du groupe nord. Cependant, ce critère traditionnel de datation est peu fiable, et il semble bien que les deux sites aient été utilisés en même temps.
L'autorisation de se faire aménager une tombe était sans doute donnée par Akhénaton en personne, mais on ne sait pas qui choisissait le lieu de la concession, ni sur quels critères.
Signalons qu'à côté des tombes numérotées, il y en a autant qui ne le sont pas : parfois à peine ébauchées, on ignore tout de leurs propriétaires ().

1) - Tombes du groupe nord

( et )

Situées au nord-est de la ville et près de la stèle frontière V, elles se répartissent en deux sous-groupes séparés par un ouadi, les tombes n°1 et n°2 au nord, et les n° 3 à 6 au sud. Elles se trouvent à 85m de hauteur, creusées à la base de la falaise verticale et en surplomb d'une pente formée de débris rocheux.
La plupart sont constituées par la succession de deux salles, avec une niche destinée à la statue du défunt au fond de la seconde salle.
Ces tombes ont été occupées par les moines chrétiens, qui y ont parfois ajouté des pièces et ont converti la grande tombe n°6 de Panehesy en église.

a) - Six tombes sont numérotées

(seuls les titres principaux des propriétaires sont mentionnés ici) :

Tombe (TA) 01 : Houya est "Directeur du harem royal et des Trésors, chambellan de la Grande Épouse Royale Tiy".

Tombe (TA) 02 : Meryrê (II) est "Scribe royal, chambellan, superviseur du double trésor, directeur du harem royal de Néfertiti."

Tombe (TA) 03 : Ahmès est "Vrai scribe du roi, porte-éventail à la droite du roi, chambellan du domaine d'Akhetaton".

Tombe (TA) 04 : Meryrê est "Grand prêtre d'Aton à Akhetaton, porte-éventail à la droite du roi". Son cas est très intéressant, nous l'avons vu, puisqu'il s'agit vraisemblablement du même personnage que Meryneith, possesseur d'une tombe à Saqqara.

Tombe (TA) 05 : Pentou est "Scribe royal, premier après le roi, serviteur en chef d'Aton dans Akhetaton, chef des médecins".

Tombe (TA) 06 : Panehesy est "Serviteur en chef d'Aton dans le temple d'Aton dans Akhetaton". Il s'agit donc du Grand Prêtre d'Aton.

b) - Les autels du désert

()

On désigne ainsi un groupe de trois structures en briques crues, alignées le long de la piste nord. Chacune est constituée d'une plateforme à laquelle on accède par une ou quatre rampes. Leur fonction reste hypothétique, mais il est probable qu'ils sont en rapport avec le culte funéraire de certains des défunts du groupe nord, notamment les deux prêtres, Meryrê (Tombe n°4) et Panehesy (tombe n°6). Il est possible que la cérémonie de remise des tributs de l'an XII s'y soit déroulée (cf page 3).

2) - Tombes du groupe sud

C'est le groupe le plus vaste, avec 19 tombes numérotées.
Elles ont été creusées dans une suite de falaises basses situées au sud et à l'est de la ville () dans une roche de très mauvaise qualité. Leur entrée, le plus souvent en contrebas (), est régulièrement ensablée. Leur plan est plus varié que celui des tombes du groupe nord, mais elles sont moins impressionnantes.

Les plus importantes sont :

Tombe (TA) 07 : Parennefer est "Artisan royal, laveur de mains de Sa Majesté". C'est le seul personnage dont on est sûr qu'il avait débuté une tombe à Thèbes (TT 188), qu'il a abandonnée pour en commencer une autre à Amarna.

Tombe (TA) 08 : Toutou est "Chancelier, serviteur en chef de Neferkheperourê-ouaenrê dans…? du temple d'Aton dans Akhetaton, superviseur de tous les travaux de Sa Majesté, superviseur de l'argent et de l'or du seigneur du Double-pays".

Tombe (TA) 09 : Mahou est "Chef de la police à Akhetaton".

Tombe (TA) 10 : Ipy est "Scribe royal, chambellan".

Tombe (TA) 11 : Ramose est "Scribe royal, commandant des soldats du seigneur du Double-pays, chambellan des domaines de Nebmaâtrê (Amenhotep III) ".

Tombe (TA) 12 : Nakhtpaaten est "Noble, chancelier, vizir".

Tombe (TA) 13 : Neferkheperou-her-sekheper est "Maire d'Akhetaton".

Tombe (TA) 14 : May (a) est "Flabellifère à la droite du roi, scribe royal, scribe des recrues, chambellan de la maison de Sehetep-Aton, chambellan de la maison de Ouaenrê à Héliopolis, superviseur du bétail du domaine de Rê à Héliopolis, supérieur de tous les travaux du roi, général pour le seigneur du Double-pays".

Tombe (TA) 15 : Souti est "Porte-enseigne des suivants de Neferkheperourê".

Tombe (TA) 16 : le propriétaire de cette tombe est inconnu. Elle comporte une impressionnante salle à colonnes, presque terminée.

Tombe (TA) 19 : Setaou est "Superviseur du trésor du seigneur du Double-pays".

Tombe (TA) 23 : Any est "Scribe royal, scribe de la table d'offrandes d'Aton, chambellan du domaine de Aakheperourê (Amenhotep II) " .

Tombe (TA) 24 : Paatenemheb est "Scribe royal, superviseur des soldats du seigneur du Double-pays, chambellan du seigneur du Double-pays".

Tombe (TA) 25 : Ay est "Père divin, flabellifère à la droite du roi, superviseur des chevaux de Sa Majesté". C'est lui qui succédera à Toutankhamon et dont le règne terminera la "période amarnienne".

L'architecture et le travail dans la tombe

1) Architecture

La chapelle rupestre typique de la XVIIIe dynastie comprend deux séries de pièces distinctes reliées par un ou plusieurs passage (s), avec une forme en T inversé. La partie externe forme la barre transversale du T tandis que la partie interne forme sa barre longitudinale.

Le plan des tombes amarniennes s'éloigne de ce schéma classique. Il n'y a pas de modèle type, mais il semble que, idéalement, les pièces de la chapelle doivent contenir des colonnes, transformant l'espace en un véritable petit temple, parfois fort impressionnant (). Les colonnes cannelées sont complexes et se terminent sous forme d'architraves parfois doublées d'une corniche à gorge. Ces mêmes corniches se retrouvent dans les encadrements de porte, qui ont été concus comme monumentaux, comme par exemple dans la tombe de Ay.
Avec ces tombes-temples on se trouve dans la continuité d'une nouvelle tendance initiée peu de temps auparavant à Thèbes (la tombe de Ramose TT 55, en est un bon exemple).
En pratique, les tombes varient dans leurs dimensions, leur plan, la présence ou l'absence de colonnes…

Selon Arp la taille de la tombe - ou l'existence d'une salle à colonnes - ne sont pas en rapport avec l'importance ou le nombre des titres du propriétaire, mais avec la situation de la tombe et la qualité de la roche. C'est ainsi que le général Ramose, qui habite une des plus grandes maisons d'Akhetaton ne dispose que de la modeste tombe n°11.

Un élément important de la tombe amarnienne est la niche, qui se situe dans l'axe de l'entrée, au fond de la chapelle, donc à l'est puisque l'entrée donne vers l'ouest ; la mieux préservée est celle de la tombe d'Any. On y trouve une statue engagée (= directement creusée dans le rocher) du défunt attendant les offrandes des membres de sa famille.

Aucune tombe n'est achevée, on l'a dit. Il semble que, pour la plupart des propriétaires, la priorité soit le décor de l'entrée et de la première salle. Et pour certains, de décorer les parois de la niche de thèmes funéraires qui ont disparu par ailleurs.

Les structures souterraines sont tantôt des puits funéraires, tantôt des escaliers (), qui se trouvent le plus souvent dans la première salle. Aucune n'est achevée.

2) Le travail dans la tombe

Plusieurs corps de métiers distincts interviennent sur le chantier. Ils ne travaillent pas en équipes, mais sont détachés d'un pool commun, sans coordination entre eux.

Les carriers débutent le travail. Ils attaquent la première pièce au niveau de son plafond, puis ils taillent la pierre vers le bas, quasiment jusqu'au niveau du sol futur. Il s'agit d'un travail précis, car il faut dès le début avoir une vue d'ensemble de la pièce et penser à laisser un surplus de roche pour permettre le travail plus fin qui va suivre. Dès ce stade on bouche les fissures à l'aide de plâtre.

Puis vient une autre équipe de tailleurs de pierre qui affine le travail de la première pour rapprocher le diamètre des colonnes de celui qu'il aura au final.

Une troisième équipe assure la taille finale, la plus importante puisqu'elle donne l'aspect définitif. Les marques de ciseau sont enlevées par frottement et à l'aide de plâtre

Les plâtriers doivent recouvrir de plâtre toutes les surfaces autres que le sol. Ces deux dernières équipes font appel à des ouvriers hautement qualifiés, capables de travailler au juger.

Ensuite viennent les dessinateurs, qui esquissent tout d'abord les scènes et les hiéroglyphes à l'encre noire ; le maître dessinateur fait ensuite les corrections en rouge. Il persiste quelques unes de ces scènes dessinées, par exemple dans la tombe de May.

Puis les graveurs entrent en œuvre. Ils entaillent scènes et textes dans le plâtre et parfois dans la roche sous-jacente. Leur rôle est surtout de donner une forme et des contours permanents au travail du coloriste, ce qui explique que ces gravures ne sont pas d'une qualité exceptionnelle.

Enfin, les coloristes peignent scènes, hiéroglyphes et plafonds. On a du mal à l'imaginer devant l'aspect grisâtre que présentent la plupart des parois, mais à l'origine elles étaient peintes de couleurs aussi chatoyantes que les tombes thébaines. C'est la chute du plâtre, la suie, les grattages… qui rendent leur décor souvent peu engageant.

3) La rareté de la main-d’œuvre

L'obtention des équipes d'ouvriers devait donner lieu à une compétition féroce et c'était sans nul doute un bon marqueur de la faveur dont jouissait le propriétaire auprès du souverain. L'achèvement progressif des principaux monuments de la ville a certainement libéré certaines catégories d'ouvriers. Cependant le vaste programme lancé par Akhénaton dans la nécropole royale a dû mobiliser à lui seul au moins deux corps de métier spécialisés dans le travail des tombes, les carriers et les plâtriers.
Ainsi, c'est la pénurie de main-d’œuvre qualifiée, et non l'abandon de la cité, qui explique que les tombes soient inachevées.
Le petit nombre d'artisans explique aussi la remarquable unité de style du décor de ces sépultures.