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TT40, la tombe de AMENHOTEP, surnommé HOUY

La tombe TT 40 se trouve dans la nécropole thébaine, à Gournet Mourai. Il s'agit d'une des très rares tombes datables avec certitude du règne de Toutankhamon. Le propriétaire se nomme Amenhotep, mais préfère se faire appeler du diminutif plus familier de Houy ; il exerce la très importante fonction de "Fils royal de Kouch, Intendant des pays du Sud", autrement dit, il est Vice-roi de Nubie.
La tombe de Houy est une de nos sources majeures pour connaître la fonction de Vice-roi : les scènes de présentation du tribut nubien au souverain sont par exemple exceptionnelles et ont fait la réputation du monument. Autre point intéressant, le mélange entre des éléments "classiques" et d'autres qui rappellent la période amarnienne - qui vient tout juste de s'achever.

Histoire de la tombe

Découverte avant 1828 par Wilkinson, la chapelle a reçu la visite de Champollion en 1829. C'est à Nestor l’Hôte qu'on doit la préservation, grâce à ses dessins, de scènes qui ont presque disparu de nos jours. De nombreux autres explorateurs ont visité la tombe.
En 1926, Nina de Garis Davies et Alan Gardiner publient la description complète de la tombe sous l'égide de l'Egypt Exploration Society : "The tomb of Huy. Viceroy of Nubia in the reign of Tutankhamun (n°40)", ouvrage qui sert de base à la description qui suit. À l'époque contemporaine, la chapelle a longtemps servi d'étable ; elle est surplombée par une habitation aujourd'hui vide.
Nous verrons au cours de cette étude plusieurs exemples de tentatives pour découper des fragments de parois. Elles ont eu lieu après les années 1960 et ont occasionné des dégâts irréversibles, comme dans l'exemple ci-dessous qui se trouve sur le mur sud-est de la salle transversale.



Le site de Gournet Mourai

(pour situer plus précisément le siège de la chapelle, voyez cette carte) Il se trouve sur le versant Est d'une colline dont le versant ouest donne sur le village de Deir el-Medineh. Situé juste en face des restes du temple funéraire d'Amenhotep III, ce site est un des moins bien connu de la nécropole de Thèbes ouest. De nombreuses tombes sont mal documentées et on a perdu la trace de certaines autres ("Lost Tombs"), enfin, il en est qui ne sont référencées nulle part, pas même dans le Porter & Moss.
Pourtant on y trouve les sépultures de personnages importants et notamment celles de trois Vice-rois de Kouch (sur les trente connus) : Merymose, TT383, (re?)découverte par M. el-Bialy en 1989 (époque d'Amenhotep III) ; Amenhotep-Houy, TT40, successeur du précédent (époque de Toutankhamon) ; Nehi, TT D1 (époque de Thoutmosis III).
Le Qurnet Murai Research Project a été créé en 1999 pour redynamiser l'étude de la nécropole, mais semble avoir été abandonné depuis.

Architecture

La tombe, inachevée, présente une architecture générale en "T" renversé, traduisant un retour au canon classique après l'épisode amarnien. De ce dernier persiste la transformation de la salle longitudinale en une sombre salle à piliers terminée par une niche ( Plan).

La façade d'origine est perdue, comme le sont la cour et les encadrements de porte (linteau et jambages) ( vue cd-6501, vue rb-6037).
L'entrée mesure environ 2,75 m de long ; son décor a presque totalement disparu. Elle donne sur une salle transversale comportant deux ailes, droite (nord) et gauche (sud), étroites (1,90 m) et longues (5,90 m). Ces deux ailes ne sont pas dans l'axe l'une de l'autre, les murs ne sont pas au carré et présentent un aspect concave, aucun angle n'est droit. C'est au niveau de cette salle transversale que se trouve la quasi-totalité du décor survivant du monument.
Un passage de 2 m de long conduit à une salle à peu près carrée, d'environ 5,80 m de côté, anépigraphe, qui se termine par une petite niche à statue. Elle comporte quatre piliers carrés ; cette salle à piliers rappelle les tombes de Tell el-Amarna.

La chapelle est orientée magnétiquement nord-sud, mais symboliquement (c'est-à-dire par rapport au Nil et à la course solaire) Est-ouest. Nous utiliserons cette orientation rituelle dans la description qui suit.

CaractÈres gÉnÉraux de la dÉcoration

Les peintures ont été appliquées sur un fin badigeon blanc qui recouvre une couche plus ou moins épaisse de mouna. Elles ont été recouvertes d'une abondante quantité de vernis, qui a tourné au rouge foncé quand la chapelle a été remise au contact de l'air.
Puisque le décor n'a survécu que dans la salle transversale, il n'est pas possible de savoir quel programme décoratif d'ensemble était envisagé.
L'influence de l'art amarnien se fait encore sentir, aussi bien dans les thèmes que dans le dessin. Si la séparation en registres est conforme à la tradition de la XVIIIe dynastie, la présence insistante du roi, qu'on retrouve par trois fois - dans des emplacements 'stratégiques' - rappelle une caractéristique des tombes privées amarniennes ; toutefois, à la différence de ces dernières, Houy aussi est bien présent dans la décoration.

Une analyse stylistique des personnages confirme que les attitudes corporelles, l’habillement, et les types de visages sont bien de l’époque de Toutankhamon. On remarque notamment une tête trop grosse par rapport au reste du corps avec un menton reculé et des lèvres pulpeuses et détourées ; les bras et les jambes sont fins, sans trace de musculature, mais ne sont plus allongés comme à l'époque d'Amarna, tandis que persistent des hanches très rondes et des cuisses potelées et que le ventre est notoirement prononcé.
Les hommes sont vêtus de tuniques amples, froncées, qui descendent à mi-mollet, doublées par une sorte de devanteau bouffant qui s’arrête aux genoux.
Par ailleurs, Houy ne porte que le(s) collier(s) d'or shebyou ("or de l'honneur") ( vue cd-P1220037), tandis que le roi et les fils de nobles nubiens arborent un collier ousekh exagérément large et dépassant des épaules.

Le personnage et sa famille

La mère de Houy s'appelle Ounher ; elle est représentée avec des cheveux blancs derrière Houy qui sort du temple de Karnak après sa nomination comme Vice-roi.
Il n'est nulle part fait mention de son père, probablement parce qu'il s'agissait d'un notable qui s'était un peu trop compromis avec Akhénaton ; Houy porte d'ailleurs le titre de Prince héréditaire traduisant une ascendance noble.

La situation de la dame Taemouadjsi par rapport à Houy n'est pas claire, en raison de l'ambiguïté du mot "senet" qui la qualifie : sœur, épouse, cousine...? Cette femme importante du règne, qui occupe la fonction de "Doyenne des recluses de Nebkheperourê (Toutankhamon) à Sehetepnetjerou (Faras)", donc première dame du 'Harem' apparaît en effet sur plusieurs monuments en association avec Houy (auquel elle survivra), mais pas dans la TT40. Vu le mauvais état du décor dans certaines zones, son nom peut avoir disparu.

Houy avait au moins deux fils. Le premier, Tjoury, est "messager royal" ; le second, Paser, est "Directeur des chevaux" et suivra les traces de son père puisqu'il exercera la charge de Vice-roi de Nubie sous Ay et Horemheb.

Amenhotep-Houy a probablement commencé sous le règne d'Amenhotep III une carrière qui culmine sous Toutankhamon avec sa nomination comme "Fils royal de Kouch, Intendant des pays du sud".Avant cette nomination, Houy fut probablement "scribe de la correspondance du Fils Royal de Kouch Merymose".
Il porte aussi les titres de "Vrai scribe du roi, qui l'aime" ; "l'émissaire du roi dans tous les pays" (qui pourrait expliquer des connexions avec l'Asie) et sans doute plus tard "Flabellifère à la droite du roi", "Superviseur du bétail d'Amon (± dans ce pays de Kouch)" ; "Superviseur des régions aurifères d'Amon" ; "Superviseur des régions aurifères du Seigneur du Double Pays" ; "Brave de Sa Majesté dans la cavalerie" (titre militaire). Un seul titre de prêtrise est mentionné dans la chapelle : "Père Divin, aimé du dieu". Il est probablement en rapport avec un temple de Toutankhamon édifié à Faras, siège du gouvernorat du sud. Plusieurs prêtres officiant dans ce temple sont mentionnés dans la chapelle.

La mémoire de Houy a été attaquée : ses représentations ont toutes été recouvertes d'un badigeon, comme on peut le voir sur l'image bs-37371, puis ont été repeintes plus grossièrement à l'époque ramesside ; par contre, son nom a été respecté. Il pourrait s'agir d'une disgrâce temporaire et on pourrait imaginer que c'est son fils Paser qui a restauré les images de son père après lui avoir succédé.

Les cartouches de Toutankhamon ont également été mutilés, en préservant toutefois les noms de Rê et d'Amon, probablement dans le cadre de la damnatio memoriae dont ont été victimes tous les souverains de la période amarnienne ( vue cd-P1220029) ; cependant, certains cartouches du jeune roi ont survécu ( vue cd-P1220038).

Égypte et Nubie À la XVIIIÈme dynastie

Nous allons beaucoup parler de la Nubie dans les pages qui suivent, aussi une introduction sur le sujet semble utile.
Au début de la XVIIIe dynastie, une fois les envahisseurs Hyksos chassés du nord du pays, c'est Amenhotep I qui décide de mettre la main sur l'ensemble de la Nubie et d'en faire, comme nous dirions aujourd'hui, une colonie, faisant disparaître l'ancien royaume de Kouch. La nouvelle province, que les Égyptiens appellent "Ta-Seti (le pays de l’arc)" en raison de l’arme caractéristique utilisée par ses habitants, est directement administrée par des fonctionnaires égyptiens sous l'autorité de ce que nous appelons un Vice-Roi, qui en égyptien est désigné comme "Fils royal de Kouch, Intendant des pays du sud". Il est secondé dans sa tâche par un "chef des archers de Kouch" et par deux lieutenants généraux, un pour le nord (Ouaouat, Basse Nubie), l'autre pour le sud (Kouch proprement dit, Haute Nubie).
Les Égyptiens distinguent en effet la Basse-Nubie (le pays de Ouaouat) située entre la première cataracte (Assouan) et la seconde cataracte, et la Haute Nubie (le pays de Kouch), s’étendant de la deuxième cataracte jusqu'à la quatrième au moins. La domination égyptienne s'arrête à ce niveau. Ainsi, le territoire sous la responsabilité de Houy s'étend depuis Nekheb (Elkab) jusqu'à Nesouttaouy, à un endroit appelé Karoy, qui pourrait correspondre au Gebel Barkal.

•  La Nubie a une place très importante dans l'économie de l'Égypte impériale, car c'est son principal pourvoyeur d'or, en provenance surtout du pays de Ouaouat.
La Nubie constitue aussi un réservoir de main-d’œuvre servile, et fournit également des archers de valeur à l'armée ainsi que des troupes de police.

•  Les peuplades de Kouch portent des noms expressifs : "les scarifiés", "les porteurs de tresses", "Ceux qui s'habillent de peaux", "les Néhésyou au visage brûlé", "les cheveux crépus".
Si les élites nubiennes sont inféodées à l'Égypte, ce n'est pas le cas des tribus qui peuplent ces régions, qui se révoltent régulièrement contre la tutelle coloniale de l'Égypte et mettent en péril son approvisionnement en métal précieux. Il faut donc mater ces révoltes par des expéditions policières ou militaires. Les prisonniers faits à cette occasion ou lors de razzia étaient envoyés comme main-d’œuvre servile en Égypte. À noter que seules les régions sous domination égyptienne directe (Nubie et Retenou) sont pourvoyeuses de prisonniers / esclaves. Il n'y en a jamais par exemple avec les Keftyou (Égéens), ce qui se vérifie dans la tombe TT100 du vizir Rekhmirê. Sur les sandales de Toutankhamon sont représentés les Neuf Arcs, symbolisant les ennemis traditionnels de l'Égypte (que le souverain piétine), mais seul un asiatique et un nubien sont montrés entravés.

•  La règle générale dans l'art égyptien est de dépeindre les peuples étrangers de manière réaliste, voire naturaliste ; cette règle est souvent poussée jusqu'à la caricature à la période amarnienne, comme on le voit dans la chapelle de surface du général Horemheb à Saqqara (voir ci-contre) où sur ce modèle destiné aux sculpteurs, trouvé sur le site d'Amarna et conservé au Metropolitan Museum : front bas, forte arcade sourcilière, nez épaté dont la racine est déprimée, rides accentuées, lèvres épaisses autour d'une bouche entrouverte, œil globuleux. Elle traduit le regard supérieur et méprisant que portent les Égyptiens de l'époque sur tout ce qui n'appartient pas au Double-Pays.
Dans la TT40, on est frappé par la différence (bien visible sur la vue cb-9048) entre les chefs nubiens, franchement négroïdes et les fils des notables, élevés à la cour de Pharaon. Mais on remarque aussi qu'un chef parfaitement égyptianisé comme Heqanefer, "Enfant du kap", "porte-sandales du roi", "Grand de Miam" (= Aniba), "porteur de la chaise d'apparat du seigneur du Double-Pays" n'est pas représenté à l'égyptienne. Une explication pourrait être la suivante : Heqanefer est représenté ici dans sa 'fonction' de chef nubien soumis et entre de ce fait dans un cadre de représentation stéréotypée, iconique (au sens où l'entend Melinda Hartwig).
Les différences de couleur de peau entre le noir et le brun plus ou moins foncé semblent plus liées à la volonté des artistes de différencier les personnages qui se superposent qu'à évoquer l’hétérogénéité des peuplades nubiennes.

Voyons maintenant la description des parois.

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