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La tombe TT341 de Nakhtamon

La tombe thébaine 341 de Nakhtamon se trouve au pied de la colline de Cheikh Abd el-Gournah, à proximité des tombes bien connues - car ouvertes au public - de Ramose (TT 55), d'Ouserhat (TT56) et de Khaemhat (TT57), à moins de 100m de la partie arrière des magasins du Ramesseum, le Temple de Millions d'Années de Ramsès II, dans lequel ce fonctionnaire avait servi avec le titre de "Supérieur de l'autel", en compagnie de son fils et de son frère ( carte Kampp et vue Google Earth).
La tombe, découverte par Mond en 1925, est toute petite, mais présente une décoration très originale avec quelques scènes uniques, montrant notamment le déroulement du service d'offrandes dans le Ramesseum.
L'étude la plus complète consacrée à la tombe à ce jour est celle de Davies et Gardiner en 1948, sur laquelle nous baserons les pages qui suivent.

Nous sommes particulièrement reconnaissants à Mme Eva Hofmann, de l'Université de Heidelberg, de nous avoir fourni l'essentiel des photographies présentées.


 Nakhtamon et sa famille 

Nous ne savons rien sur Nakhtamon, hormis le fait qu'il était "supérieur (superviseur) de l'autel" dans le temple de millions d'années de Ramsès II. C'est donc lui qui veillait à l'ordonnancement de la procession des prêtres en charge du rituel divin journalier dans le Ramesseum et à la bonne distribution des offrandes sur les autels. Il s'agit donc d'un fonctionnaire de rang intermédiaire ; peut-être a-t-il l'honneur d'avoir accès à la statue divine lors des rites journaliers.
On ignore le nom de ses parents ; les seules relations citées dans la tombe sont son épouse Kemenaa, son frère Amenheriib, ses fils Amenabou et Bakenptah. Le frère et les fils appartiennent au personnel qui s'occupe des offrandes au Ramesseum, et sont donc des subordonnés de Nakhtamon.

 Architecture 

Nakhtamon a choisi de creuser l'entrée de sa tombe dans la falaise qui se trouve à côté d'une ancienne tombe du Moyen Empire ; celle-ci était précédée d'une vaste avant-cour, dont il s'est approprié la partie sud ( vue ja_02).
L'avant-cour mesure environ 4,50 X 4m ; elle est limitée au fond par la façade de la tombe, tandis que Nakhtamon a fait ériger un mur de séparation en briques à l'avant et du côté droit. À gauche ( vue ja_03) se trouve un mur moderne qui ne permet aucune étude. Selon Kampp, il existait un pavage en grès dont on trouve des restes à droite, devant la façade ; la table d’offrande en calcaire signalée par Mond, probablement posée là, n’existe plus.
Il n'y a rien à dire de la façade dont l'original est complètement perdu ( vue ja_01). Davies parle de fausses portes, modelées en mortier, à droite et à gauche de l’entrée, mais ceci n’est plus vérifiable de nos jours. Selon Mond, il existait une avancée surmontée d'une petite pyramide, mais Davies n'a rien retrouvé de semblable et ne croit pas à la pyramide.
Dans les déblais de la cour, une petite statue stélophore en terre cuite du défunt a été découverte ; elle a été dédicacée par son épouse, si on en croit le texte inscrit : "L'Osiris, le superviseur de l'autel, Nakhtamon. Adorer Amon-Rê-Horakhty quand il se lève à l'horizon oriental du ciel jusqu'à son coucher à l'horizon occidental. Par son épouse Kemenaa". Cette statuette se trouvait probablement dans une niche au fond de la chapelle.

[NB : les mesures données sont approximatives, basées sur le plan de Kampp]
La tombe est creusée dans une roche de très mauvaise qualité. On entre par un passage de 1m de large sur une longueur de 1,20m, en descendant une marche ; le propriétaire a choisi ce système par obligation, mais il pouvait être certain que les eaux de ruissellement pénètreraient dans la sépulture lors des rares, mais violents orages qui sévissent dans la région thébaine, et endommageraient le bas des murs.
La salle transverse mesure 5m de long pour 1,40m de large et elle est "basse de plafond" (pas de mesure possible).
À l'extrémité des deux ailes, le sol se relève pour former une sorte de banc plat, mais il n'y a pas de stèle ni de fausse porte au pied desquelles déposer des offrandes sur les parois en regard.
Après un petit passage de 0,70m de long, tellement bas que le plafond a été retaillé, on aboutit à une petite salle presque carrée de 2m de large pour 1,80m de long. Dans son mur gauche se trouve une ouverture donnant sur un passage en pente ("sloping passage") dont on ne sait rien ; une autre ouverture se trouve dans la paroi du fond, et rejoint peut-être la première. Au-dessus se trouve une niche qui devait contenir la statue dont nous avons parlé.

Rien n'est droit ni d'équerre dans la tombe ! ni le sol, ni les murs, ni le plafond. Les angles entre les parois sont arrondis, ce qui semble avoir été fait volontairement pour permettre aux scènes de déborder d'un mur sur l'autre, comme on le voit souvent à l'époque.
Fait étonnant, il n'y a jamais eu de puits funéraire creusé.

 Style de la décoration 

Après les corps souvent graciles et allongés de la première partie de la période ramesside, on revient à la XXe dynastie à des personnages mieux en chair, avec - par exemple - des plis sur le ventre. Les têtes se sont allongées vers l'arrière, et une ligne quasiment droite, très étirée, joint le nez et le front. Plus tard, la tête se transforme véritablement en bulle, avec une nuque forte, un visage aplati et un nez pointu. La bouche, petite par rapport au volume de la tête, devient triangulaire. Les deux lèvres, assez grosses, s’amincissent en pointe. Naturellement, il existe des images de transition entre les styles, qui dépendent aussi des écoles de peintres qui œuvrent dans un monument. Ici, chez Nakhtamon, les têtes occupent une place importante dans les représentations, tout comme les habits, mais l'examen de la photo ci-contre montre les différences qu'on peut trouver entre un corps debout, très allongé, et un autre assis, plus massif.

Malgré la représentation de Ramsès II derrière Ptah-Sokar-Osiris, des critères de style permettent de penser que la tombe date de la XXe dynastie - et non du règne de Ramsès II comme l'écrit le Porter & Moss. Pour cette datation plus tardive, on notera également une forme inusitée de la graphie du nom de Ramsès II ("Ra-mesou-meri-Imen") dans un cartouche du chant du harpiste ( vue bs_39468).

 L'entrée 

Des jambages et du linteau d'origine, il ne reste rien.
Le décor de l'embrasure de gauche a également disparu.
Sur l'embrasure de droite, après un espace vide où la porte d'entrée se rabattait, persiste un tableau bien conservé montrant Nakhtamon entrant dans sa tombe, saluant de ses deux bras levés les dieux qu'il va y côtoyer, avec autour de lui un hymne ( planche davies XXII_01).
Le défunt porte une jupe blanche descendant jusqu'aux chevilles par-dessus son pagne ; ses pieds sont chaussés de sandales. On devine encore sa perruque à bouclettes et une petite barbiche. Poignets et avant-bras sont serrés par des bracelets en cloisonné de couleurs. Sur le haut de la poitrine s'étale un collier ousekh ainsi qu'une chaîne se terminant par un pendentif associant l'ibis de Thot à la déesse Maat, sa divine épouse, qui se tient sur une hampe. Souvent (peut-être était-ce le cas ici aussi, on ne peut plus le dire) l'ibis pose son bec sur la plume de la déesse, écrivant le rébus "Hotep her Maat", "reposer sur Maat". Cette association entre Thot et Maat est fréquente et illustrée par exemple par cette statuette qui se trouve dans la collection de la bibliothèque alexandrine ( thot_&_maat_sodby_ba)

Thot et Maat
Le dieu de l'écriture, de la mémoire et de la sagesse est intimement lié à la déesse de l'ordre, de la justice, de l'équilibre social et cosmique, et tous les deux sont liés au dieu solaire Rê dont ils partagent l'embarcation. Rê vit de sa fille Maat, qui est dite sa boisson, son pain,.. il se pose sur elle en toutes ses places.
Il existe aussi des relations intimes entre Thot et Rê, qui a une si grande confiance en lui qu'il l'établit comme son héraut, son vizir et son substitut. Il est dit que son calame protège Rê : "Thot écrit la Maat pour toi chaque jour".
Car la course solaire n'est pas dictée par une loi naturelle, ni dépendante de Maat. C'est Thot, grand de magie dans la barque de Rê, qui, dans sa sagesse, établit journellement la route que la barque va suivre. Debout à la proue de l'embarcation, il doit aussi écarter les dangers, surtout dans le monde souterrain.
Donc Thot établit chaque jour par écrit la norme indispensable au fonctionnement du monde des dieux et du monde des hommes, pour maintenir l'ordre créé par Rê : "Thot et Sia sont dans ta suite et Maat à tes côtés chaque jour". Ainsi le droit et la justice (Thot et Maat) gouvernent l'univers organisé et tissent entre eux des liens multiples. Maat établit deux normes (Menu) : une norme cosmique qui englobe l'exercice de la justice, évoquée par le socle biseauté et une norme métaphysique, évoquée par la plume qui symbolise l'origine extrahumaine de l'idée justice - c'est probablement la (ou une des) raison pour laquelle il existe deux Maat dans le tribunal divin -. Il y a cependant réciprocité : Thot, exemple parfait du juge, met en pratique la Maat, mais ce faisant, il la fait aussi évoluer, c'est pourquoi il est parfois dit de lui qu'il est "magistrat de Maat".
Lors de la scène de pesée du cœur (psychostasie), les actions bonnes et mauvaises du défunt sont placées en tas à côté de lui ; un babouin, incarnation d'une des formes de Thot - qui est souvent présent sur ou à côté de la balance - en dresse le bilan. Leur somme arithmétique est représentée par le cœur, qui est placé sur un des plateaux de la balance, tandis que sur l'autre se trouve Maat sous forme de plume ou de statuette. Une seconde forme de Thot, sous forme d'Ibis, joue le rôle de greffier du tribunal divin : il note par écrit le résultat, qui, évidemment, est toujours favorable au défunt.

• BLEEKER Claas : ""Hathor and Thoth: Two Key Figures of the Ancient Egyptian Religion", Studies in the History of Religions [Supplements to Numen] Volume 26, p. 121-123, Brill, 1973
• FRANCO Isabelle : "Nouveau dictionnaire de mythologie égyptienne", Pygmalion, 1999
• MENU Bernadette : "Le tombeau de Pétosiris (2). Maât, Thot et le droit", BIFAO 95, p. 281-295, 1995
• MENU Bernadette : "Maat, l'ordre juste du monde", Ed Michalon-Le bien commun, 2005


Le texte de l'hymne (qui sera repris sur le mur est de la salle transverse) proclame : "Adorer Osiris-Ounennefer par l'Osiris, le supérieur de l'autel dans le Château-d'Ousermaatrê-Setepenrê (qui se trouve)-dans-le-domaine-d'Amon (qui se trouve)-à-l'ouest-de-Thèbes, par Nakhtamon, juste de voix. Il dit : 'je suis venu auprès de toi, seigneur de la Terre Sacrée, Osiris, maître de l'éternité, le fils aîné de Geb, le premier-né du sein de Nout. Je fais un geste de déférence au seigneur de la nécropole qui (Osiris) agrandit les cieux avec ses bras. Je suis Thot. Je me réjouis de tout ce qu'il a fait. Il apporte pour toi le souffle pour ta narine, vie et joie pour ton beau visage. Il [...] provenant d'Atoum pour tes narines, Ô souverain de l'Occident. Il fait briller la lumière sur ta poitrine, il illumine la route sombre et soumet les mauvaises choses attachées à ton corps. Par l'Osiris, supérieur de l'autel [...]'". Ce texte, comme tous ceux de la tombe, comporte de nombreuses fautes.

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