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TT181, la tombe de Nebamon et Ipouky


Nebamon et Ipouky sont tous deux des artisans de formation ; pourtant, ils ont réussi à atteindre des postes de responsabilité qui, sans les faire entrer dans la classe des dignitaires, leur a permis de faire creuser et décorer une sépulture commune, la tombe TT181 (appelée traditionnellement, à la suite de Scheill, "tombe des deux graveurs").
La tombe se trouve près de Deir el Bahari, sur le versant sud de la colline de el-Khokha, dans l'enclos bas, donc près de la plaine, une zone qui n'est guère prestigieuse, où, de plus, le calcaire de la falaise est de mauvaise qualité, particulièrement friable ( vue Google et plan Kampp).

En 1889, le père Scheil établit des "croquis très sommaires" (selon Maspéro) des décors, qui seront néanmoins suffisants pour que Georges Legrain en tire des planches en couleur, qui sont publiés par Virey. Ce sont les planches de cette publication qui incitent Norman de Garies Davies (ndgd) à fouiller à nouveau la tombe en 1910-1911. Il ne pourra pas s'empêcher de critiquer la façon dont la fouille précédente a été menée, car, selon lui, de nombreuses informations ont été perdues.

Fait rarissime - mais non unique - la tombe est partagée par deux personnes.
Un défunt peut accueillir dans le caveau de sa sépulture des membres plus ou moins éloignés de sa famille, voire des gens de sa maisonnée, mais ces personnages ne figurent pas le plus souvent dans la décoration du monument. Ici, c'est différent : nous avons affaire à un vrai système double, pour deux familles.
Alors, qu'est-ce qui unit Nebamon et Ipouky ? Leur position sociale et leur métier : ils sont chefs sculpteurs au service des mêmes institutions. Mais c'est très insuffisant comme motif, et il semble que le principal point commun entre eux soit la dame Henoutneferet, mais qui est-elle réellement ?

Le travail dans la tombe s'est arrêté brutalement, laissant le monument largement inachevé. Certes, il s'agit d'un cas fréquent dans les tombes thébaines, mais il prend ici une tournure particulière, car nous sommes à la jonction des règnes d'Amenhotep III et de son fils Amenhotep IV-Akhenaton, et la question se pose d'un arrêt forcé, lié par exemple au transfert des artisans loin de Thèbes (en Amarna, mais aussi ailleurs en Égypte).

Enfin la tombe a le triste privilège d'être une des plus saccagées par les pillards et comme l'écrivait Arpag Mekhitarian, elle fait partie de celles qui sont "dans un état lamentable" (voir image ci-contre). Nous nous sommes efforcés de retrouver les fragments de paroi dispersés dans les musées, afin de proposer des restaurations virtuelles, qui restent incomplètes à ce jour.

Nous remercions tout particulièrement pour leur aide : Christian Loeben, conservateur au musée August-Kestner de Hanovre, Stacy Davidson, égyptologue à Kansas City et le service Images et ressources documentaires du musée du Louvre.


 Les personnages 

Les deux occupants de la tombe n'ont pas de lien de parenté direct, comme le montre la présence de leur parentèle respective sur les parois. Leur association dans un même monument funéraire, fait très exceptionnel comme nous l'avons dit, est lié d'une part à leur proximité professionnelle et à une femme, la dame Henoutneferet.

Deux hypothèses s'affrontent en ce qui concerne les liens unissant les personnages : celle de Davies, qui fait de Nebamon le second mari d'Henoutneferet après Ipouky, et celle de Polz, beaucoup plus récente, qui fait d'elle la femme d'Ipouky, mais la sœur de Nebamon. Cette seconde hypothèse (que Davies avait envisagée, mais écartée) est convaincante et plus sérieusement étayée, et la description de la tombe sera faite dans cette optique, car il semble que Davies ait quelque peu 'forcé' certains textes et utilisé des arguments cycliques pour soutenir sa thèse des deux maris successifs.
Le résumé des liens entre les personnages se trouve dans l'arbre généalogique ci-dessous.


Nebamon

Il est né de la dame Tepou et d'un certain Neferhat qui était lui aussi "graveur dans Djeseret-Iset (la Place Sacrée)".
Nebamon porte les titres suivants :
Xrd n [kAp] : Enfant du kep, c'est-à-dire de la nurserie royale, là où étaient élevés les princes royaux. Il est surprenant de trouver un artisan portant ce titre prestigieux, mais nous ignorons le mode de recrutement de cette école. Indubitablement, ce titre, qui traduit une certaine proximité avec le souverain, donne à Nebamon une préséance sociale sur Ipouky.
sAwtj n tA Jst : surveillant de la Place
Hrj sStA m Hr.j-Hr-mrw : supérieur des mystères / secrets dans Hrj-hr-mrw. Donc un titre de prêtre, dans un endroit qui, on l'a vu, reste inconnu.
Hrj TAjw mDAt m nb-tAwj : graveur en chef du seigneur des Deux-Terres
Hrj TAjw mDAt m Dsrt-Iset : graveur en chef dans la Place Sacrée
sAwtj mHAt m Dsrt-Jst : surveillant de la balance dans la Place Sacrée.

   Djeseret Iset, la Place Sacrée 

On sait depuis quelques années que ce nom désigne le "petit temple" de Medinet Habou, c'est-à-dire le monument initial de la XVIIIe dynastie.
Sa construction a débuté à la période Hatchepsout - Thoutmosis III ( vue OIP). Les représentations et cartouches de la reine ont ensuite été remplacés par ceux de Thoutmosis I et II. Plus tard, la structure fut englobée dans l'enceinte du temple de millions d'années de Ramses III. Ce pharaon fit graver les murs extérieurs à ses cartouches (le creusement profond des signes, caractéristique du règne, se voit au premier coup d'œil).
Les rois Kouchites firent ajouter une entrée donnant vers l'est ( vue tb_2410). Devant celle-ci, une portion comportant une cour à colonnes et un pilier fut rajoutée (mais non terminée) à l'époque romaine, sous Antonin le Pieux ( vue tb_2413 et vue tb_2565), faisant déborder l'édifice hors de l'enceinte.
Ce "petit temple", après avoir été le premier à fonctionner sur le site sera aussi le dernier qui restera ouvert dans cet immense complexe.

Le temple est consacré au culte d'une forme spéciale d'Amon en tant que dieu primordial et à celui de l'Ogdoade, les dieux morts étant censés être enterrés à cet endroit, dans la Butte de Djémé, la place sainte du début des temps. Les cultes qui y étaient rendus avaient un rôle important pour évoquer les cycles de vie et de mort dans toute la nécropole thébaine.
Il n'existe aucune preuve que Djeseret-Iset et Heri-her-merou désignent le même endroit. Ce dernier édifice reste un mystère : on ignore son emplacement et sa fonction.
Références dans Hartwig, p. 116, ainsi que OIP 136 et 41, et Porter & Moss : Topographical bibliography of Ancient Egyptian hieroglyphic texts, reliefs and paintings, Second Edition, Tome II, p. 466-475, Griffith Institute, Ashmolean Museum, Oxford, 1994
 
 

Ipouky

Il est né de la dame Netjermes sans titre connu, et de Sennetjer qui fut "surveillant des artisans dans Heri-her-merou". Cet endroit reste encore mystérieux de nos jours.
Les titres d'Ipouky sont :
sAwtj : surveillant
sAwtj Dsert-Jst : surveillant de la Place Sacrée
sAwtj mHAt n nb-tAwy : surveillant de la balance du seigneur des Deux-Terres
TAj mDAt n nb-tAwy : graveur (lit : porteur du ciseau à graver mDAt) du seigneur des Deux-Terres
Hrj TAjw mDAt m Dsrt-Jset : chef des graveurs / graveur en chef dans la Place Sacrée
.

On voit que les deux hommes n'ont qu'un seul titre en commun, celui de "graveur en chef dans la Place Sacrée" ; ils ont fort bien pu exercer leurs charges dans des ateliers distincts (mais proches) sans devoir envisager, comme le fait Davies, que Nebamon ait succédé à Ipouky dans son office. Au cours de leur apprentissage qui a sans doute comporté la formation à divers arts, les deux hommes se sont spécialisés dans la gravure sur métal et la sculpture sur bois, comme en témoignent les décors de la tombe. Ils ont atteint, par la maîtrise de leur art, la fonction de graveur en chef. Sans jamais atteindre le statut des dignitaires, ils ont néanmoins pu monter dans la hiérarchie suffisamment pour avoir le droit de faire creuser une tombe. Mais les moyens nécessaires étaient très importants, et ils ont commencé à réfléchir...

Henoutneferet

C'est là qu'intervient la dame Henoutneferet, le maillon assez puissant pour amener Nebamon et Ipouky à partager leurs destins d'éternité.
Elle est indiscutablement l'épouse d'Ipouky, mais ses liens avec Nebamon sont moins clairs : est-elle sa sœur, sa belle-sœur, ou a t'elle épousé Nebamon en secondes noces ? Nous sommes dans l'embarras en raison de sa désignation comme "senet". Cette épithète remplace progressivement à la XVIIIe dynastie le mot "hemet" qui désignait sans discussion possible l'épouse. Or senet veut aussi dire sœur, voire belle-sœur.
Davies en a fait l'épouse d'Ipouky, puis, en secondes noces, de Nebamon, mais avait envisagé la possibilité que les deux hommes soient beaux-frères. En analysant la liste des invités présents, Daniel Polz retient fermement ce dernier scénario, et nous partageons son avis.

Ainsi, les deux hommes étaient très proches par leur travail, et sans doute par des relations d'amitié. Toutefois, cela n'est absolument pas suffisant pour faire tombe commune.
Comme le rappelle Peter Dorman, une tombe thébaine commémore la vie d'un seul individu, qui joue le rôle d'un noyau d'accrétion autour duquel vont s'agglomérer d'autres membres du lignage. Il faut en effet comprendre que la permission de creuser une sépulture ainsi que son coût, même pour la plus modeste, fait qu'une famille pouvait déjà s'estimer heureuse si un de ses membres avait la bonne fortune d'en posséder une. Cela explique aussi pourquoi l'entretien des tombes et les cultes rendus au défunt étaient si importants : il fallait que le monument puisse, le cas échéant, accueillir les jeunes générations.
Par ailleurs, il est possible que ce soit Henoutneferet qui ait supervisé une partie du travail dans la tombe, c'est du moins l'hypothèse de Davies, appuyé par Mekhitarian.

Prééminence ou égalité ?

La répartition des scènes entre les deux personnages ne suit aucun ordre : il n'y a pas, par exemple, une moitié de paroi pour l'un et l'autre pour le second. Ils sont représentés côte à côte, accomplissant des gestes complémentaires, que ce soit dans les scènes de banquet, l'hommage aux parents, les rites funéraires ... ainsi chacun d'eux bénéficie à parts égales des images et des formules. Il arrive que le personnage dessiné ne soit pas nommé, permettant aux familles et amis de le considérer comme leur, et la tombe est "sa demeure à l'ouest, son lieu de repos pour l'éternité".
Sur les montants de la porte, Ipouky est certainement le personnage entrant, et sans doute aussi celui qui sort, car il est accompagné de Henoutneferet, alors que Nebamon est toujours accompagné de sa mère.
D'autres indices (premier rôle dans les scènes communes, taille plus grande, etc...) que nous verrons au fur et à mesure, suggèrent une certaine préséance de Nebamon, qui a supervisé la fin - au moins - du monument.

Il existe au moins un autre exemple datant de la même époque de tombe commune à deux personnages non apparentés, il s'agit de la tombe de Nou et Nakhtmin, TT 291 (qui sera bientôt sur OsirisNet, en voici un avant-goût : vue tb_13). Elle est conçue de façon différente puisqu'elle est divisée en deux : Nou en occupe une moitié, Nakhtmin l'autre ; il n'y a pas ce mélange intime qu'on trouve chez Nebamon et Ipouky.


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