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TT100, la tombe de REKHMIRÊ à Thèbes

Issu d'une puissante famille ayant déjà donné avant lui au moins deux vizirs à l'Égypte, Rekhmirê occupe à son tour la fonction vizirale sous Thoutmosis III et y restera jusqu'à la première partie du règne d'Amenhotep II. Sa tombe (ou plutôt sa chapelle), TT100, est creusée à la base de la colline de Cheikh Abd el-Gournah . Elle est d'une qualité picturale exceptionnelle et historiquement importante, notamment par les textes qu'elle contient, qui explicitent les différentes fonctions et responsabilités du vizir, ainsi que ses devoirs. Elle comporte aussi de magnifiques scènes de versement de tributs des peuples étrangers et la version la plus exhaustive du rituel d'ouverture de la bouche de toutes les tombes thébaines. Assez bien conservée dans ses parties les plus intéressantes, la chapelle est reconnaissable au premier coup d'oil à sa salle longue qui fait directement face à l'entrée : elle est en effet unique puisque son plafond monte progressivement jusqu'à 8m de haut à son extrémité.
Images et textes sont indissociables en Égypte ancienne, et ceci est particulièrement vrai dans la tombe de Rekhmirê que nous avons pu illustrer par plus de 600 photos grâce à l'aide de nombreuses personnes (voir en fin d'article), que nous remercions chaleureusement.


Histoire de la tombe

Le monument est connu des plus anciens visiteurs de la rive occidentale de Louxor et, au XIXe siècle, sert d'habitation et d'étable. Les premiers relevés de décors, effectués par Robert Hay, datent de 1832. Hoskins, Cailliaud, Wilkinson, Prisse d'Avennes et d'autres copient également des scènes. Il faut attendre 1889 pour voir la tombe enfin fermée par une grille de fer et Virey faire un relevé complet du monument, qui servira de référence pendant un demi-siècle. En 1906, le Metropolitan Museum de New York fait appel à trois experts pour un nouveau relevé complet : Norman de Garis Davies, sa femme Nina et le photographe Harry Burton. Leur travail durera jusqu'en 1940. Il sera couronné par la publication en 1944, sous les auspices du Metropolitan Museum of Arts, des deux volumes de l'ouvrage admirable qui nous a servi de base de travail pour cette présentation : "The tomb of Rekh-mi-Ré at Thebes" (voir bibliographie)

Le monument a subi une série de dégradations au cours de sa longue existence. Au cours du règne d'Amenhotep II, les représentations de Rekhmirê, de son épouse Meryt et de leurs enfants ont été effacées avec plus ou moins d'acharnement : dans les zones les plus accessibles, comme la salle transversale, le grattage complet des silhouettes s'est doublé d'un badigeonnage à la peinture rouge ; ailleurs, elle s'est limitée au grattage du visage. On ne connaît pas les raisons de cet acharnement post-mortem mais on a supposé que, pour un aussi puissant personnage, il n'aurait pu se faire sans l'assentiment du souverain. Il est possible en effet que le vizir soit tombé en disgrâce sous Amenhotep II, en tout cas vers le milieu du règne, un autre vizir est en charge pour la Haute Égypte, Amenemopet (TT29), cousin du célèbre Sennefer (TT96).
Quoi qu'il en soit, Rekhmirê n'a jamais été enterré dans la TT100. Et pour cause ! La sépulture n'était pas destinée, dès le départ, à recevoir une inhumation puisqu'il n'y a pas de caveau. Le vizir a peut-être voulu, comme les pharaons de l'époque, dissocier sa chapelle de culte de son lieu d'inhumation. Celui-ci n'a jamais été retrouvé, soit qu'il n'ait pas encore été découvert, soit qu'il s'agisse d'un petit caveau anépigraphe, soit qu'une sépulture lui ait été refusée, soit encore qu'il soit mort en exil loin de Thèbes.

Environ trois quarts de siècle plus tard, la chapelle subit les assauts des zélateurs d'Akhénaton. Le culte du dieu unique Aton a entraîné la destruction des images et des noms associés à Amon et à d'autres divinités, du mot "dieux" au pluriel, de tout ce qui a trait au temple de Karnak, des prêtres portant une peau de félin, ....

Au fil des siècles se sont ajoutées d'autres dégradations. On observe ainsi une seconde entrée dans la façade ( vue dm-1154) : c'est l'ouvre d'un intrus qui a installé sa demeure ou sa sépulture dans la chapelle, endommageant gravement au passage le texte sur les Devoirs du Vizir ( vue cm-610). Ultérieurement, toute la salle transversale a servi d'habitation et la salle longitudinale d'étable. La suie, la poussière, les éraflures se sont ajoutées à des infiltrations d'eau et aux chauves-souris pour abîmer un peu plus le monument. Enfin, en 1940 une soi-disant restauration a consisté à badigeonner de plâtre blanc de larges zones de paroi qui n'en avaient nul besoin, un scandale vertement dénoncé par Norman de Garis Davies.


Les personnages

Rekhmirê ("sage, comme Rê") est issu d'une puissante famille de fonctionnaires : son grand-père Aametjou (aussi connu sous le nom d'Ahmès, possesseur de la tombe TT 83) et son oncle Ouseramon furent vizirs avant lui. Il est peu probable que son père Neferouben ait exercé cette charge. Il existe bien un vizir du nom de Neferouben, mais il semble avoir exercé dans le nord ; d'ailleurs, si le père de Rekhmirê avait été le second personnage de l'État, son fils ne se serait pas contenté de lui donner le simple titre de "prêtre-ouab d'Amon" dans sa tombe.
Depuis Thoutmosis III la charge de vizir est dédoublée entre un vizir de Haute Égypte et un vizir de Basse Égypte et c'est en tant que vizir du Sud que Rekhmirê remplace son oncle Ouseramon entre l'an 28 et l'an 34 de Thoutmosis III (1479 - 1425 av. J.-C.). À la mort du roi, le vizir est d'abord confirmé dans sa fonction par le jeune Amenhotep II (1427 - 1400 av. J.-C.), puis on perd sa trace dans le courant du règne. Les deux titres majeurs de Maire et de Vizir étaient restés trois générations dans la même famille. La trop grande puissance qu'elle aurait ainsi acquise explique peut-être pourquoi Rekhmire a probablement fini en disgrâce.

La mère de Rekhmirê se nomme Bet et son épouse Meryt. Toutes deux portent le titre de "hekeret nesout", traduit généralement par "ornement royal", terme ambigu qui divise les égyptologues. Certains n'y voient qu'un titre honorifique, d'autres pensent qu'il recouvre une fonction protectrice en relation avec la charge de tuteur d'un membre de la famille royale, d'autres encore considèrent que le titre désigne des femmes qui participent aux réjouissances du souverain (chanteuse, danseuse...) ou simplement des femmes de hauts fonctionnaires. Quoi qu'il en soit, il ne s'agirait pas de concubines royales, même si ce titre révèle une connexion étroite avec le souverain et la cour. Le nom de Meryt et ses représentations sont souvent effacés comme ceux de son mari. Les noms des enfants du couple ont également été effacés. Certains ont pu être reconstitués : les filles se nomment Takhaout, Moutneferet et Henouttaouy ; les garçons Menkheperrêseneb, Amenhotep, Mery, Senouseret et Kenamon. On trouve également mentionnés un certain Baky et son épouse At, probables parents de la mère du vizir.
Rekhmirê porte plus de cent titres dans sa tombe : des titres traditionnels ou des épithètes laudatives ; des titres en rapport avec l'administration du royaume ; des titres en rapport avec l'administration du temple d'Amon ; des titres de prêtrise. Il n'est pas possible de les détailler ici.


La tombe

Rekhmirê a choisi le bas de l'extrémité sud de Cheikh Abd el-Gournah pour faire creuser sa chapelle ( vue cm-6485-90 et vue aérienne). Le terrain était inoccupé à l'époque, mais il va rapidement se peupler d'autres sépultures (comme le montre fort bien le dessin ci-contre de R. Morales). L'espace disponible a permis au vizir de réaliser une vaste tombe précédée d'une cour de 19m de large, dont les limites sont mal définies, comme souvent à l'époque. La façade est assez grossièrement taillée, certaines fentes ont cependant été rebouchées au plâtre. Il n'y a aucun décor. On voit, à gauche de l'entrée la brèche intrusive dont nous avons parlé ( vue dm-1154 et vue dm-1211).

La tombe présente un plan classique en T inversé ; elle est orientée magnétiquement nord-sud, mais le décor a été réalisé selon l'orientation canonique est-ouest, que nous conserverons dans notre description ( pl Davies-VI).
Les vues en 3D ci-contre de Güell et Quevedo donnent toutes les dimensions de la chapelle, nous ne les reprendrons pas dans le texte.
Une fois passé le seuil, on arrive directement dans la salle transversale, qui comporte deux ailes, nord et sud ( vue cm-606 et vue cm-617). Dans l'axe de l'entrée s'ouvre la grande salle longitudinale, étroite, mais qui pénètre de plus de 30m dans la colline (appelée dans les textes "le long passage vers l'Occident") ( vue dm-1291). Fait unique, son plafond suit la pente de la colline et s'élève pour atteindre plus de 8m de hauteur à l'extrémité ouest ( vue cm-6252) qui comporte deux fausses-portes superposées et encore une niche à statue au-dessus ( vue cm-6585). Selon Davies, ce curieux étagement pourrait avoir été inspiré par le temple de Deir el-Bahari avec ses terrasses superposées, un monument tout récent à l'époque.

Seuls les encadrements de portes et les fausses-portes sont gravés. Tout le reste de la chapelle, soit environ 300m², a été simplement peint sur un badigeon de lait de chaux.
La qualité d'ensemble des décors est tout à fait exceptionnelle. Les hiéroglyphes multicolores des textes de la salle transversale, peints sur un fond gris-bleuté qui tire par endroits sur le rose, sont les plus beaux qu'on puisse trouver dans une tombe égyptienne et certains constituent une ouvre d'art en eux-mêmes ( vue xx-3981, vue bs-38410). Au niveau des autres inscriptions, les hiéroglyphes sont le plus souvent peints en bleu. On soulignera aussi le soin particulier qui a été apporté à la mise à l'équerre des murs par rapport au sol et au plafond, ainsi qu'au lissage minutieux des parois.
L'éclectisme du programme décoratif ainsi que la qualité de sa réalisation supposent une collaboration - on peut presque dire une complicité - étroite entre le maître d'ouvre et son puissant commanditaire.


Les encadrements de portes et les plafonds


1)- La face interne de la porte d'entrée ( vue dm-1216, vue dm-1217, vue dm-1218)

Linteau et jambages portent des prières traditionnelles à Rê-Horakhty, Amon-Rê, Thot et Osiris.

2)- La porte entre les salles transversale et longitudinale

a)- Face externe ( vue dm-1214, vue dm-1215, vue sb-156, pl Davies-VIII)
Le linteau porte une offrande invocatoire à douze divinités, celles de gauche représentant des formes d'Osiris ( vue cm-6496_2). Il s'agit de "Amon-Rê, seigneur des trônes du Double Pays dans Karnak", "Anubis, qui est sur sa colline, seigneur de To-djeser", "Rê-Horakhty, dans le ciel", "Osiris Orion dans le ciel du sud", "Hathor, régente de Thèbes dans Karnak", "Thot, à la tête d'Igeret", "Osiris seigneur de la vie", "Osiris Onnouris", "Osiris, l'or des millions", "Osiris, seigneur de l'éternité", "Osiris du pays de vie", "Osiris à la tête de Tenenet dans Tenenet".
Les six prières sur les jambages sont faites à Mout, Rê-Atoum-Horakhty, Amon, Amonet, Osiris.

b)- Face interne ( vue cm-6559 et pl Davies-LXXIV)
Sur le linteau, on lit : "Le prince héréditaire, le compagnon qui peut approcher le dieu (= le roi), celui qui est dans le cour d'Horus maître du Double Pays, le dignitaire à qui le cour est ouvert, le prêtre-sem, le superviseur de tous les pagnes de cérémonie, le sab, le grand juge, la voix de Nekhen, le prêtre de Maât, le dispensateur quotidien de Maât pour le seigneur du Double Pays, le maire de la Ville (= Thèbes), le vizir, Rekhmirê
Il dit : 'C'est Hepet qui relâche les liens qui sont sur ma bouche. C'est le dieu de ma ville qui s'avance comme Thot, complètement équipé avec ma magie ; il a relâché les liens de Seth qui étaient sur ma bouche pour s'opposer à Atoum. Après qu'il (Thot) les ait relâchés (les liens magiques), ma bouche n'est plus close, ma bouche est ouverte par Ptah par le biais de cela, son ciseau de cuivre avec lequel il ouvre la bouche des dieux. Je suis Sekhem-Outet qui m'assois à côté du grand Ouest du ciel. Je suis la déesse Sahyet, la grande au milieu des Baou d'Héliopolis. Quant à la magie et tous les mots que j'ai prononcés, les dieux se dressent devant eux, toute l'Ennéade des dieux et toute l'Ennéade des déesses'"
.
Un petit mot sur le titre sab : il existe depuis l'Ancien Empire mais sa signification a varié au cours des siècles, allant d'une fonction judiciaire de premier plan jusqu'à un simple titre honorifique. L'incertitude persiste quant à son sens chez Rekhmirê et il vaut mieux conserver le mot égyptien, sans chercher à le traduire (un site très complet sur le sujet : sab online).

3)- Les plafonds

Ils sont très abîmés, au point que les motifs décoratifs sont à peine visibles. Comme d'habitude, des bandes longitudinales et transversales imitent des poutres de bois et portent des textes :
Salle transversale, bande centrale : "Une offrande invocatoire à .. afin qu'ils accordent tout ce qui a été offert sur leurs autels (des dieux) à chaque fête du ciel, de la terre et du début de chaque saison, qui se déroulent dans Karnak ; (ainsi que) les offrandes particulières des trois saisons et de chaque jour ; (ainsi que) le parfum de la brise du nord, de l'eau au lieu de puisage sur le fleuve, l'entrée et la sortie, l'ouverture du puits funéraire, (afin) qu'il ne soit pas empêché dans ses désirs, qu'il puisse prendre la forme d'un héron sur terre et qu'il prenne place parmi les suivants du dieu. Pour le Ka du prince, du père divin, du pensionné, Rekhmirê.... le ciel est ouvert pour toi.... de la nourriture bonne et pure sur l'autel... loué par Anubis qui est sur sa colline."
Salle transversale, aile nord, bande médiane : "Une offrande invocatoire à Amon-Rê-Kamoutef, qui est sur son trône, afin qu'il accorde le transfert des offrandes qui lui ont été faites sur son autel chaque jour, ainsi qu'un bel enterrement dans l'Ouest, avec Osiris, en paix. Pour le Ka du prince, le gracieux, (celui à) l'esprit agréable, le fonctionnaire qui est à la tête du peuple, le maire de la Ville (Thèbes), le sab, le superviseur des archives, (celui qui) guide les pas de l'artisan, le porte-parole de (la ville de) Nekhen, le prêtre de Maât, Rekhmirê.... tu annonces la Maât aux suivants de la Maât...car il n'est pas blâmable celui qui est dans la crainte de toi. Tu respires la brise du nord, tu bois à la place de puisage du fleuve, Ô Osiris, maire de la Ville et vizir, Rekhmirê. Tu descends et tu es purifié dans le bassin de natron ; tu te rends divin dans le bassin de Maât.... Tu vis et tu ne meurs pas, Ô Osiris Rekhmirê, favorisé par Anubis, celui qui est sur sa colline, maître de la nécropole occidentale...."
Salle longitudinale, bande centrale : ".... J'étais un grandement aimé, gracieux, agréable de caractère, grand en renommée, grand en respect, expert pour nouer toutes sortes de liens, un qui agissait pour qui agissait pour lui ; il (le roi) savait ce qui devait être fait pour moi en tant que son suivant. Il m'a montré de la faveur sur terre et a répété.... sans fin, comme un qu'Horus a rendu grand et le roi anobli en raison de (mon) attention pour ses projets. Car il a fait prospérer tout ce que j'ai entrepris ; c'était bon et efficace sur terre. Il a fait en sorte que la chapelle de ma tombe puisse durer pour toujours. Il a fait en sorte que mon nom y reste stable, et durable pour des millions d'années, que ma mémoire y perdure pour toujours et à jamais".
Les textes des autres bandes sont très fragmentaires.

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