TT96, le complexe funéraire de Sennefer , Maire de la "Ville du Sud", Thèbes

TT96 bénéficie d'une situation avantageuse sur la face sud de la colline de Cheikh abd el-Gournah, aux côtés de plusieurs autres tombes datant de l'époque d'Amenhotep (Aménophis) II (XVIIIème dynastie, environ 1439 – 1413 avant J.-C.). Elle est également connue sous le nom de "Tombe aux vignes" car le plafond de l'antichambre et une grande partie du plafond de la chambre funéraire sont décorés d'une vigne, qui en épouse les irrégularités dont elle tire parti, donnant une impression étonnante de vie.

La tombe TT96 est divisée en deux entités : les appartements souterrains (TT96B), seuls accessibles aujourd'hui et la chapelle de surface (TT96A). Cette dernière fait l'objet d'une conservation-restauration des peintures et textes dans le cadre d’une mission conjointe du Centre de Recherches en Archéologie et Patrimoine () de l’ULB et de l’Université de Liège.

Histoire de la sÉpulture

La tombe est connue depuis 1826. Elle a été visitée par l'Anglais Robert Hay de Linplum, qui fit des copies de la décoration, actuellement conservées au British Museum. En 1895, un égyptologue anglais, Percy Newberry, fit une intrusion limitée dans le monument, afin de copier un des textes de la chapelle. Il faut attendre 1898 et le Français Philippe Virey pour voir paraître la première publication avec plans, dessins, et corpus complet de textes. Cette publication reste de grande valeur car, depuis, de larges zones de l'antichambre ont été détruites.
Il n'y a aucune mention de biens funéraires.

Se pose donc la question de savoir si Sennefer a été inhumé dans cette tombe. Il est en effet possible que, par un privilège royal absolument exceptionnel, il ait eu l'autorisation de se faire enterrer dans la tombe inutilisée KV42 de Hatchepsout-Meryt-Ra (épouse de Thoutmosis III, qui ne fut pas inhumée ici). En effet, de la vaisselle au nom de Sennefer et de son épouse Senetnay a été retrouvée dans ce monument.

Au fil des ans, TT96 a eu a subir différents outrages, la plupart d'origine humaine. Des fragments de peintures ont ainsi été volés et se sont retrouvés dans des musées (comme àce). La plupart ont été restitués et repositionnés (parfois en deux temps). Un violent orage a également causé quelques dégâts en 1994. Des vitres de protection ont été posées dans TT96B il y a quelques années : elles protègent les fragiles parois mais gênent l'observation et le ressenti du visiteur.

Sennefer et sa famille

Les liens de parenté entre les différents personnages cités restent un peu difficiles à saisir. Le problème tient au vocabulaire égyptien qui ne différencie pas clairement frère et cousin, père et oncle ou sœur et épouse.

Sennefer prend ses fonctions de Maire de la Ville du Sud (Thèbes) pendant le règne d'Amenhotep II, tandis que son cousin, Amenemope, occupe la position de vizir de Haute Égypte (incluant donc Thèbes). Tous deux doivent probablement leurs hautes fonctions à Ahmes Houmay qui, de son côté, était parvenu au poste de supérieur du harem royal, et tuteur du prince, tandis que Noub, sa femme, était dame de la cour. Les deux hommes ont donc pu être élevés en même temps que le futur Amenhotep II.

1) - Sennefer lui-même

Comme nous l'avons déjà souligné, le titre principal porté par Sennefer est celui de "Maire de la Ville du Sud", ce qui –à cette époque- implique aussi le contrôle sur d'autres villes, leurs ports et les terres agricoles qui y sont rattachés. Malgré cette haute charge, il était néanmoins le subordonné de son cousin le vizir du sud, et en particulier il devait lui rendre compte de la collecte des grains et autres biens sous sa juridiction.
Sennefer portait aussi de nombreux autres titres, que l'on retrouve dispersé dans les textes ornant les murs, les plafonds ou les piliers de sa sépulture, aussi bien dans la partie souterraine que dans la chapelle. Dans la longue liste, il est difficile de séparer les titres purement honorifiques de ceux qui ont pu recouvrir une fonction (parfois temporaire, une mission). Il semble que deux titres revêtaient une importance particulière à ses yeux : "Directeur du jardin d'Amon" (vaste représentation de ce jardin) et "Directeur du Double Grenier" (représentation également étendue de la fête du grain).

Voici comment ce puissant personnage se décrit sur le plafond du couloir long de la chapelle :
"Le courtisan bien-aimé, grand parmi les grands, le noble dignitaire parmi les courtisans du seigneur de la Haute et de la Basse Égypte. Il dit : ' J'ai atteint l'état de Vénérable à un âge avancé, car j'étais le confident du seigneur des Deux Terres. Le roi connaissait mon excellence et il savait que j'avais fait des choses utiles dans la fonction dans laquelle il m'avait placé. Il fit des recherches partout et ne trouva rien de mauvais à mon sujet. J'étais apprécié à cause de cela et j'ai été bien pourvu en toutes choses. Il m'a nommé administrateur en chef, directeur de la Ville du Sud, responsable du grenier d'Amon, responsable des champs d'Amon, responsable des jardins d'Amon, grand prêtre d'Amon dans le temple Men-Isout (temple mortuaire de la reine Ahmes Nefertari) ', le maire de Thèbes, Sennefer, justifié devant le grand dieu"

Fin 2013, Karl Mustafa, qui s'occupe d'un site en allemand entièrement consacré à Sennefer () a colligé tous les titres portés par le personnage et leurs variantes. Il en a recensé pas moins de 22, qu'il a rassemblés en un (en anglais) qu'il nous a aimablement transmis. Le lecteur pourra ainsi essayer de retrouver ces titres lors de la visite de la tombe (réelle ou virtuelle).

2) - Les épouses de Sennefer:

Le problème vient du fait que six noms de femmes, avec leurs variantes, sont inscrits dans le complexe funéraire du vizir, et que tous correspondent à des épouses, même si elles sont désignées comme "sœur" (et bien que le qualificatif "du cœur" soit omis).

● Senetneferet ● Senetnay ● Senetmiah ● Senetmy ● Senay ● Meryt ●

Il est hautement improbable que Sennefer ait eu six épouses, puisque les Égyptiens (hors famille royale) étaient monogames. Seule la mort de l'épouse permettait le remariage. Même alors, pour que les deux épouses puissent avoir accès à la vie dans l'au-delà avec leur mari commun, la première décédée était d'habitude nommée ou représentée à côté de la seconde. Six mariages successifs étant quasiment impossibles, il faut trouver une autre explication.
À l'exception de Meryt (dont le nom n'apparaît que dans la chambre funéraire) et de Senetneferet (dans l'antichambre), tous les autres noms se trouvent dans la chapelle de surface. Par ailleurs, en dehors de Meryt (dont le nom signifie "l'aimée"), tous les autres noms sont formés sur l'élément Sen (et), "sœur", ou "épouse". Il est donc tentant d'y voir partout une seule et même personne, le nom de Senetneferet étant créé par combinaison avec celui du maire. De plus, beaucoup de ces variantes sont associées au titre "Grande Nourrice Royale", et il est très improbable que Sennefer ait épousé plusieurs nourrices du roi et qu'elles aient porté des noms si proches.
Senetmiah et Senetmy n'existent pas, il s'agit d'erreur de traduction par Kurt Sethe ; il nous reste donc quatre noms. Senay étant une abbréviation manifeste, il ne nous en reste plus que trois, et Senetneferet étant une construction, cela nous ramène à deux : Senetnay et Meryt.

Les fouilles archéologiques ont montré que le complexe supérieur avait été réalisé avant les pièces souterraines, et que la chambre funéraire a été décorée en dernier. Meryt n'apparaissant que là, et les autres noms étant presque exclusivement dans les pièces de la chapelle, il est possible que Sennefer ait été marié deux fois, d'abord avec Senetnay (ou ses variantes) puis avec Meryt, la tombe ayant été achevée quand cette dernière était encore en vie.
Senetnay serait donc morte avant que les pièces souterraines du complexe ne soient prêtes. Il est donc possible que le roi ait décidé d'enterrer sa nourrice près de lui dans la tombe KV42.
Dans ce cas, Meryt pourrait être effectivement la sœur biologique de Sennefer à laquelle on aurait donné, dans la chambre funéraire, le rôle d'épouse afin qu'elle remplace l'épouse défunte, pour effectuer correctement les rites et tenir son indispensable fonction régénératrice.
On connaît d'autres tombes dans lesquelles un homme célibataire ou veuf (ou peut-être homosexuel) n'a pas représenté d'épouse, mais a donné le rôle féminin à une femme de sa famille, comme sa sœur, ou sa mère (voir par exemple ).

3) - Les enfants de Sennefer

Nous connaissons les noms de trois filles : Mouttouy (ou juste Touya), Moutneferet et Nefertari. Le nom de Mouttouy, qui n'est retrouvé que dans l'antichambre de la salle funéraire et sur un fragment de statue (non publié) n'est qu'un simple diminutif de Moutneferet, ramenant le nombre de filles à deux : Moutneferet et Nefertari.

Il est probable que Moutneferet ait été l'aînée. Elle portait les titres de "chanteuse d'Amon" et de " belle ('de lait') fille du seigneur des Deux Terres" car elle était sœur de lait d'Aménophis II.
Nefertari semble être morte prématurément et, selon les textes de TT96, a été enterrée "dans la faveur royale" ; elle semble n'avoir porté que le titre (honorifique) de "la servante bien-aimée du roi".

D'autres jeunes femmes anonymes apparaissent sur les piliers de la chapelle de surface, et sont sans doute des sœurs de Senetnay.
Au musée du Caire se trouve une de Sennefer et Senetnay assis, avec, sur les côtés, Nefertari et Moutneferet ; cette dernière est aussi représentée à l'avant, debout devant les jambes de ses parents. Il s'agit probablement de la même Moutneferet qui a épousé Kenamon, intendant en chef sous Amenhotep II, dont le complexe funéraire, TT93, se trouve derrière celui de Sennefer (voir ).

Une fille anonyme apparaît sur deux faces de piliers de la chambre funéraire, une fois agenouillée à côté de la chaise du maire (voir vue opposée), une autre fois devant Meryt. Moutneferet ayant survécu à sa sœur (qui n'est pas mentionnée dans la chambre funéraire), il est probable qu'il s'agit d'elle.

Aucun fils n'est mentionné dans la tombe, mais une des filles du couple, probablement Moutneferet, a eu au moins un garçon, qui est représenté sur le mur arrière de la chapelle de surface. Il offre les bouquets d'Amon à ses grands-parents et il est clairement désigné comme "le fils de sa fille". Son nom a malheureusement disparu dans une lacune.
Sur le mur d'entrée dans la chambre funéraire, à droite, se trouve l'image d'un prêtre en train de faire un rituel de purification sur des offrandes présentées au couple Meryt-Sennefer, avec le texte suivant : "Ceci est ta purification, Osiris, Maire de la Ville du Sud, Sennefer, justifié. Ceci est ta purification afin que tu puisses aller de l'avant avec Horus ; va de l'avant avec ton fils". Il s'agit d'une formule récitée par le prêtre, qui fait une allusion mythique à Sennefer devenu Osiris, et dont le fils est alors Horus.

4) - Les autres membres de la famille de Sennefer

Dans la chapelle de surface de Sennefer, deux couples sont désignés comme étant parents de Sennefer.

Un couple, dont se trouve dans la partie transversale de l'antichambre de la chapelle, apparaît quatre fois. Il s'agit de "Son père, le second prophète d'Horus, seigneur de Qous (Apollinopolis), Nou" et "Sa mère, qu'il aime, la maîtresse de maison Henoutiry" (parfois appelée "Ta-iry").

Un second couple est représenté sur le mur du fond de la pièce principale : Sennefer rend hommage à "Son père, l'intendant du domaine de l'épouse divine, Ahmes-Houmay" et à sa femme Noub. On sait par d'autres sources que ces deux personnes sont les parents biologiques d'un certain Amenemope.

Cette confusion peut s'expliquer à partir de la tombe d'Ahmes-Houmay, TT224 (non publiée), qui se trouve aussi à Gournah, mais dans la partie inférieure de la colline, plus près du Ramesseum. On y trouve mention de Sennefer, qui est décrit par Ahmes-Houmay comme "le fils de sa sœur, celui qui est dévoué à son frère, Sennefer". Or on ne connaît aucune occurrence où "fils de sa sœur" pourrait être interprété comme "fils de sa femme" : il serait mentionné simplement "son fils". Donc, il s'agit de son neveu : Ahmes-Houmay et Noub étaient oncle et tante de Sennefer.

Amenemope, cousin de Sennefer, vizir d'Égypte

Amenemope a succédé au vizir  ; ce dernier semble avoir été assez rapidement évincé au début du règne d'Amenhotep II par Amenemope, manifestement un proche du nouveau souverain. C'est probablement lui qui fut, comme il est normal pour les Vizirs de cette époque, le véritable "Maire" de Thèbes, plutôt que son cousin Sennefer, qualifié, lui, de "Prince de Thèbes". Amenemope et Sennefer ont fait creuser leurs tombes (TT29 et TT 96) à proximité l'une de l'autre () et furent certainement unis par des liens de profonde affection, comme le révèle le programme iconographique des deux tombes, puisqu'ils apparaissent chacun dans la chapelle de l'autre, aux mêmes endroits. Dans la chapelle d'Amenemope on voit aussi la fille de Sennefer exhorter son père à venir "faire un jour heureux" dans la tombe de son 'frère', le Vizir". On trouve également une représentation de la femme d'Amenemope, Ouretmaetef, sur le mur sud du couloir longitudinal, où elle se tient derrière son époux en train de recevoir un bouquet d'Amon des mains de Sennefer.