Une visite de la tombe aux vignes en réalité virtuelle 3D ??

C'est sous le règne d'Aménophis II (1439-1413 avant J.-C.) que se déroule la carrière de Sennefer. Le pays connaît alors une grande ère de prospérité. Chaque année, les tributs affluent vers l'Égypte et le dieu Amon, à qui Pharaon doit ses brillantes victoires, reçoit une part importante de ce riche butin. La fortune d'Amon est donc éblouissante et elle est administrée par de hauts fonctionnaires de l'État choisis par le roi.
Beaucoup de grands noms, connus surtout par les magnifiques sépultures qu'ils se sont fait aménager à Thèbes-Ouest, appartiennent à cette époque et Sennefer était l'un d'eux. L'originalité de cette "demeure d'éternité" de la XVIIIème dynastie réside dans le fait qu'elle possède un caveau décoré, ce qui est exceptionnel à l'époque.

Sennefer ne semble pas avoir eu de fils, mais un petit-fils, désigné dans sa chapelle comme "fils de sa fille". Il s'agit soit du fils de Mout-Nefertari, dont le diminutif était Nefertari représentée sur quelques monuments officiels avec sa mère Senet-nay, soit de Mout-touy figurée dans l'antichambre du caveau. Mais plus difficile est de savoir si ces deux filles avaient la même mère. En effet, six noms différents d'épouses sont cités dans la tombe de Sennefer, avec les titres de "maîtresse de maison", "chanteuse d'Amon" ou de "nourrice royale".
Quant à Méryt, représentée uniquement dans la salle sépulcrale, partie la plus sacrée du tombeau, elle est "l'Aimée", celle que désignent tous les autres noms, la femme sublimée dans le rôle de la Grande Déesse, qui aura le pouvoir de faire renaître son époux dans le domaine de l'Éternité. Le cas est unique et il ne fait aucun doute qu'il y ait une intention dans la répartition des différents noms dans la tombe.

Les titres de Sennefer mentionnés sur les murs de son caveau sont nombreux, mais le principal attaché à son nom est celui de gouverneur de Thèbes. Chargé de l'administration de la ville, des ports sur le Nil, des districts ruraux, de collecter les taxes en grains et denrées diverses dont il devait répondre devant le vizir, il était aussi responsable des travaux dans les nécropoles, de l'entretien des temples et directeur des greniers d'Amon, des troupeaux d'Amon, des champs, des jardins et des vergers du dieu. Pour occuper un tel poste, il fallait avoir la confiance et les faveurs du souverain ce dont Sennefer s'enorgueillit, car il se qualifie volontiers dans sa tombe de "grand confident du Seigneur du Double Pays"

LA TOMBE 96 B dite "TOMBE AUX VIGNES"


La concession funéraire de Sennefer occupe les hauteurs du flanc Sud de la colline de Cheikh Abd el-Gournah, dans un secteur où se trouvent regroupées plusieurs autres sépultures de l'époque d'Aménophis II. Le Service des Antiquités lui a attribué le N° 96.
En raison de la disposition naturelle de la pente rocheuse, mais aussi, bien entendu, par souci symbolique, l'entrée taillée dans le roc s'ouvre vers la Vallée et le soleil levant, vivante métaphore de toute renaissance

Vue 3

C'est un escalier de quarante-quatre marches irrégulières, aménagé dans le roc, qui permet de descendre, dos courbé, entre des parois mal dégrossies, jusqu'à douze mètres de profondeur.
Un effondrement au niveau de la porte de la salle sépulcrale donna lieu, à l'époque de son aménagement, à une restauration très claire. Deux énormes cavités dans le plafond, habilement exploitées par les décorateurs, en fournissent probablement un autre témoignage. Les parois ont été revêtues d'une épaisse couche de mouna (mélange de limon et de paille hachée) qui peut atteindre jusqu'à deux centimètres d'épaisseur et sur laquelle a été passé un lait de chaux gris bleuté pâle, très caractéristique de l'époque.

Le visiteur empruntant l'escalier qui descend au caveau (vue 48) aborde, en franchissant le seuil, un spéos libéré du style académique des chapelles, qui recrée l'illusion d'un lieu de plein air, d'un grand jardin ombragé.

Le caveau comprend deux salles : une antichambre au plafond bas, de 3,50 m sur 2,35 m, et une chambre sépulcrale irrégulière, avec des parois bosselées, mesurant 6,70 m de large sur 7,50 m dans sa plus grande profondeur, ornée de quatre piliers (vue 3).

L'ANTICHAMBRE


paroi Est

Vue 52, courtoisie B. Claus

Vue 6
Vue 53, courtoisie B. Claus
Les deux premières images de Sennefer dos à dos, sur la paroi Est, à main droite en entrant dans l'antichambre et en se retournant, surprennent (vue 52). L'une des silhouettes, très dégradée, se dirige vers la sortie. En revanche, la représentation de Sennefer, immédiatement à sa gauche, le montre "entrant en paix dans la nécropole, après avoir atteint l'âge vénérable pour reposer parmi les loués d'Amon-Ra, en paix".
Torse nu, paré de bijoux et vêtu de trois pagnes superposés, il marche gravement en s'appuyant sur son bâton de dignitaire, un mouchoir blanc replié dans la main gauche. Il est nu-pieds comme tous les personnages du caveau et porte en pendentif deux précieux cœurs d'or et d'argent qu'il reçut officiellement de son souverain. Il est précédé des porteurs du mobilier funéraire destiné à sa tombe (vue 6). Sa fille bien-aimée, la chanteuse d'Amon Mout-touy, se trouve à son côté, entourant tendrement ses épaules.

Sur la paroi opposée (vue 8), une disposition analogue montre Sennefer "le noble dignitaire, à la faveur durable, le très aimé, gouverneur de la Ville du Sud, intendant des greniers d'Amon, intendant des troupeaux d'Amon", recevant des mains de "sa fille bien-aimée préférée, la chanteuse d'Amon Mout-touy", une amulette-pendentif en forme de cœur couleur lapis, symbole de son propre cœur qui aura à rendre compte de sa pureté au jour du jugement (vue 53).

Équipé de tous les éléments prophylactiques nécessaires pour affronter l'au-delà, Sennefer s'apprête à faire le grand pas. Il quitte sa chaise en bois d'ébène et à pattes de lion, et avant de franchir la porte qui mène à la salle du sarcophage, il demande l'aval au dieu Osiris, encore identifiable à ses épithètes, "...grand dans Busiris, grand dans Abydos, prince de l'éternité". "Je viens vers toi pour adorer ta perfection".
Il est suivi de son épouse, la maîtresse de maison, Senet-neferet, qualifiée tour à tour de "Chanteuse d'Amon" et de "nourrice royale", qui joue un rôle essentiel. En agitant les instruments d'Hathor, le sistre, et le collier Menat, elle appelle la Grande déesse qui va recueillir dans son sein le candidat à la survie.

LA SALLE A PILIERS


Le passage -1, 50 m. de haut- qui était pourvu d'une huisserie, invite à entrer avec respect dans une vaste salle à piliers qui symbolise le giron divin, le marécage. C'est bien là, dans ce creuset, dans le silence de la nuit, que doivent s'accomplir les transformations du mort qui lui ouvriront les portes de l'Éternité. De multiples symboles étroitement associés aux quatre points cardinaux et à la navigation du soleil d'Est en Ouest, expriment ce grand Mystère.
vue 50, plafond du passage
vue 49
vue 12



Nous sommes sous 'une treille luxuriante, ployant sous le poids des grappes de raisin noir mûr pour la vendange, et de vélums de toile décoré de motifs géométriques et de fleurs stylisées polychromes, mollement tendus sur de longs madriers que soutiennent virtuellement les quatre piliers carrés réservés dans la roche. Là, nous assistons, dans une atmosphère de paix et de sérénité, au dialogue muet d'un couple qui progresse d'instant en instant et d'Ouest en Est sur les sentiers de la Lumière et de la Vie (vue 12).
Une fois la porte franchie, seule la très aimée Meryt, maîtresse de maison, grande chanteuse d'Amon, favorite de la déesse Moût d'Icherou, s'affairera autour de son époux dans le secret du tombeau, telle Isis, la magicienne auprès d'Osiris, pour le sortir de sa léthargie.

Trois thèmes se dégagent : la marche vers la nécropole occidentale, la reconstitution du corps du défunt et sa renaissance. Chaque détail a son importance et l'on demeure confondu devant la multiplicité des symboles utilisés pour évoquer les grands mystères de la mort et de la vie.


Paroi Sud-est: la progression est lente et pénible sous le soleil. Au second registre, de petits abris démontables agrémentés de feuillages frais sous lesquels on peut trouver du pain et de l'eau, jalonnent le parcours.
Sur le traîneau rouge a été placée une nacelle chargée d'un coffre noir protégé par un dais. Derrière est amenée une statue d'Anubis devant laquelle un pRatre fait une fumigation.

LA RECONSTITUTION DU CORPS


Le défilé arrive au but. La montagne s'ouvre devant le défunt suivi de son épouse qui prend en ces lieux -rappelons-le- le nom de Méryt. Il entre dans le domaine d'"0siris- Khentyimentyou, Ounnefer, grand dans Abydos, grand dieu seigneur de la terre sacrée, prince de l'éternité-djet" (vue 17) et dans celui "d'Hathor qui règne sur les nécropoles occidentales, dame du ciel, souveraine de la terre sacrée".

Vue 19

Pendant que le mobilier funéraire était introduit dans la tombe et rangé à des emplacements précis, ainsi que le montrent les rares exemples de caveaux trouvés intacts, notamment à Deir el Medineh, la momie recevait les derniers rites et les adieux de sa famille.
Puis la momie était descendue dans sa dernière demeure en présence de la famille et des très proches amis. Des toiles étaient tendues sur le sarcophage et sur différents objets, et on effaçait les traces des pas sur le sol avant de fermer les portes et d'y apposer le sceau de la nécropole. La disposition intérieure idéale du caveau nous est fournie par le chapitre 151 illustré du Livre des Morts, peint sur la paroi Nord (vue 19).

La momie de Sennefer occupe le centre de l'espace quadrangulaire dessinant le caveau. Allongée sur un lit à corps de lion placé sur un traîneau et protégée par un baldaquin, elle reçoit les soins du dieu Anubis.
Sous le lit se trouve l'âme vivante du défunt, tandis qu'au pied et à la tête du catafalque Isis et Nephtys apportent leur protection à l'Osiris Sennefer. Le pilier-djed, la figurine momiforme, l'Anubis couché sur son naos et la mèche enflammée, figurés au centre de chacun des côtés du carré, assortis d'une formule magique, représentent les quatre amulettes murées aux quatre points cardinaux du caveau. Une de ces cavités carrée est visible dans la paroi Sud.

Les quatre fils d'Horus momiformes, gardiens des vases canopes, sont disposés aux quatre angles du rectangle central.

LA GESTATION DU MORT


Les tableaux représentés sur les faces des quatre piliers, les quatre piliers du ciel entre lesquels devait reposer la momie de Sennefer, prisonnière de tout son apparat, évoquent, sous une forme allégorique, les principales opérations du rituel de l'embaumement et de la reconstitution du corps du défunt.
L'épouse bien-aimée, Meryt, dans le rôle de la grande déesse Hathor, prodigue à Sennefer les soins de chaque instant, toutes les attentions qui l'aideront à vaincre les obstacles qui pourraient nuire à sa gestation. La séduisante Méryt multiplie les parures et les effets de coiffure de sa belle chevelure noire retenue par un diadème floral rehaussé sur le front d'un bouton de lotus qui ne s'épanouira qu'au jour de la renaissance de l'époux.

Vue 20


Sennefer, plus classique dans sa mise porte la petite barbiche à la mode du temps. Les onguents parfumés nourrissants et toniques, comme la myrrhe et l'oliban très prisés au cours des mystères osiriens et abondamment employés au cours de l'embaumement, vont redonner souplesse et élasticité au corps déshydraté (vue 20).
Nombre d'amulettes constituant pour la momie un réseau prophylactique étaient déposées entre les bandelettes et surtout autour du cou.
Méryt présente à Sennefer quelques-uns de ces talismans : un collier d'or sur une petite corbeille, tout en maintenant les deux cœurs d'or et d'argent inscrits aux noms et prénoms d'Aménophis II ; un chapelet d'amulettes composé du pilier-djed, du nœud d'Isis, d'une tête de serpent , et un superbe scarabée de cœur en lapis lazuli enchâssé dans une monture d'or, poussant devant lui un petit disque solaire. Ce dernier joyau est assorti d'une chaînette d'or torsadée se terminant par deux têtes de serpents et une petite fleur de lotus. Son rôle consiste à "empêcher que le cœur du défunt ne s'oppose à lui dans l'empire des morts".
Parallèlement, des images chastes, discrètes et poétiques, tel le bruissement d'un sistre ou un couple enlacé respirant le parfum suave de deux lotus épanouis entre lesquels un bouton symbolise le devenir, c'est-à-dire le jeune soleil en gestation dans le marécage, préparent à un heureux dénouement (vue 24).
Au fur et à mesure que l'on se déplace vers le Nord du caveau, illuminé par la vigne et les deux yeux divins (le soleil et la lune) symboles d'éternité, Sennefer, encouragé par les gestes tendres et plein de prévenance de l'épouse bien-aimée (vue 29), reconquiert peu à peu ses ardeurs et sa force créatrice. L'offrande des bandelettes de lin blanches et les invitations à boire rendent imminent l'instant crucial.

LES RITES DANS LA TRAVÉE Nord


Quatre tableaux intimement liés se référant au Rituel de l'Ouverture de la bouche vont, grâce à la magie des opérations mimées, redonner au défunt toutes ses facultés, la possibilité de se mouvoir et de procréer
Le pRatre-sem, cérémoniaire en chef, vêtu d'une peau de guépard, insigne de sa fonction, tenait le rôle principal.
Il accomplit, sur la paroi Nord , la première purification des défunts à l'aide d'un vase d'or, I'aiguière-nemset.. Puis venaient les fumigations, effectuées dans les coupelles qui se trouvent sous les petites tables. (vue 33).

Puis l'on passe directement au tableau final. Sur la face Nord du pilier III, c'est le miracle de la renaissance. Sennefer apparaît glorieux, tel le soleil, sous les yeux des officiants agenouillés dans l'attitude de la jubilation.
Le mort "solarisé" ayant retrouvé son intégrité, sa plénitude, pourra désormais aller et venir à son gré dans la nécropole, et jouir à jamais des offrandes qui sont préparées à son intention (pan" est côté Nord ). Sennefer et Méryt viennent rendre hommage à l'"0siris royal vivant" triomphant de la mon, dont le visage a retrouvé les couleurs delà vie (vue 37). C'est l'aube d'un jour nouveau. La vigne qui prend racine derrière la jeune femme, source de vie, renforce, par son symbole, la certitude en cette résurrection.

A DROITE CÖTÉ Nord


Une scène comparable est reprise, mais les personnages semblent rajeunis. Sous le siège, se trouvent deux évocations de la lumière : un miroir dont le nom ankh s'écrit avec le signe de vie et un pot à kohol dont le contenu permettra à l'Oeil solaire de recouvrer tout son éclat (vue 40).
Méryt, rayonnante, a l'aspect d'une jouvencelle , et on ne peut que regretter la mutilation du visage de son époux.
A l'extrémité Nord de la paroi Ouest figure le voyage des défunts à Abydos.

LE PLAFOND

Vue 47


  Le parcours emprunté par la vigne sur le plafond du caveau de Sennefer s'éclaire alors. L'inondation qui arrive du Sud, symbolisé par le vautour de la déesse Nekhabit (vue 18), ramène l'"0siris royal vivant" et le réintronise sur le mur Nord (vue 37). Le sang colore son visage et les pampres chargés de grappes tourbillonnent autour du dais. Les eaux rouges envahissent ensuite toute la travée Nord , en direction de la porte Est, pour proclamer du même coup la renaissance du dieu et la "sortie au jour" du défunt. Le couple assis, sur la paroi Est, côté Sud, dans une attitude cérémonielle, représente leur statue d'éternité à l'issue des rites, entourée de la formule d'offrande.
Sennefer, empreint d'un certain embonpoint qui sied à son rang, peut "sortir de terre pour voir le disque dans sa révolution de chaque jour" (vue 47 ).

LA CHAPELLE DE SURFACE



Chapelle de surface (plein)
et caveau souterrain (pointillé)


Nous venons de décrire le caveau de la tombe de Sennefer. Cette partie de la tombe était close après les funérailles et nul ne pouvait plus y pénétrer.
Le culte funéraire, indispensable au défunt, était rendu dans une chapelle de surface qui, elle, était publique.
Cette chapelle est en cours de restauration depuis plusieurs années par les équipes du Centre de Recherche Archéologique de l'Université Libre de Bruxelles qui y ont consacré une page web que je vous recommande.
La chapelle (TT 96A), de dimensions imposantes et orientée Est-Ouest, comporte une première salle large et étroite, puis une salle en longueur donnant accès à une grande pièce carrée à quatre piliers et une petite annexe à pilier unique. L’ensemble des parois était décoré de peintures de la meilleure qualité, mais qui sont aujourd'hui très abimées et en cours de restauration. Il ne reste qu'à souhaiter que cette restauration soit menée à bien, et que nous puissions un jour vous présenter cette chapelle comme nous venons de le faire du caveau.

Par ailleurs, Sennefer est le cousin du vizir Amenemipet, qui succéda à Rekhmire (TT 100) et fut donc le dernier vizir du long règne de Thoutmosis III puis le premier du nouveau roi, Aménophis II, dont il semble avoir été fort proche.
C'est probablement lui qui fut, comme il est normal pour les vizirs de cette époque, le véritable "Maire" de Thèbes, plutôt que son cousin Sennefer qualifié, lui, de "Prince de Thèbes".
Amenemipet et Sennefer furent certainement unis par des liens de profonde affection, comme le révèle le programme iconographique des deux tombes. Ainsi, dans la chapelle d'Amenemipet voit-on la fille de Sennefer exhorter son père à venir "faire un jour heureux" dans la tombe de "son frère, le Vizir". Sa chapelle (tombe TT29) est également en cours d'étude par la même institution.
Au passage, on remarquera la différence de style entre le monument de Sennefer, dont les décorations sont un peu archaïsantes et rigides, et celui d'Amenemipet.

NB: La totalité des textes hiéroglyphiques du caveau de Sennefer se trouvent >>ICI
et en "manuel de codage" avec retranscription sur papyrus >>ICI
 

Page réalisée par Thierry Benderitter
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