Amarna selon
Une autre intéressante
  1. Palais Royal
  2. Appartements palatiaux privés du Roi
  3. Grand temple d'Aton
  4. Petit temple d'Aton.
  5. Passerelle surplombant la voie processionnelle.
  6. Bureaux administratifs et magasins
  7. Caserne
  8. Boulangeries et magasins

AKHENATON ET LA COUR À AKHETATON

En l'an 5, voici donc la famille royale dans sa nouvelle capitale.
La ville, qui a compté entre 20 et 50 000 personnes, a été bâtie en quelques années dans un immense cirque sablonneux et inhospitalier, vierge de toute occupation antérieure, bordé sur une grande partie de sa circonférence par des falaises d'une centaine de mètres de haut. C'est dans ces falaises que se trouvent les tombes des nobles.
Le territoire dépendant de la cité (qui se prolonge sur la rive ouest) a été borné par 14 stèles, délimitant ainsi une zone entièrement consacrée à Aton. Dans l'esprit d'Akhénaton, l'"Horizon-de-l'Aton" ne représente pas une ville : le groupe hiéroglyphique qui le désigne ne se termine jamais par le déterminatif de la cité. Il s'agit d'un espace consacré à Aton. Il semble que seuls les palais et temples aient été intégrés dans un projet urbain. Quand au reste, la ville"a poussé spontanément, sans organisation préétablie, au gré de la volonté de centaines de gens ordinaires" (Kemp).
On a pu montrer (Gabolde) que seuls sont considérés comme sacrés les palais, les temples et les voies processionnaires allant des uns aux autres : Akhénaton et sa famille ne sont jamais représentés qu'en ces endroits.
La cité d'Akhet-Aten a été occupée pendant moins de vingt ans avant d'être abandonnée puis démantelée.

Le roi et la reine ont tous deux entre 17 et 18 ans et ils ont modifié leurs noms. Amenhotep IV est maintenant devenu Akhenaton, Akh-n-Itn, "Celui qui est utile à Aton" (on a aussi proposé, mais cela semble moins correct, "La radiance d'Aton") et il modifie un autre de ses noms de titulature en "Neferneferourê-Ouaenrê", c'est-à-dire "Parfaites sont les perfections de Rê, l'Unique de Rê", et la reine Néfertiti s'appelle maintenant "Neferneferouiten - Neferetiti", "Parfaites sont les perfections d'Aton - La belle est venue".

Akhenaton n'a hélas pas laissé de texte sacré canonique. Son "enseignement" à ses fidèles était oral, aidé par des images mnémoniques.
Nous pouvons néanmoins nous faire une assez bonne idée de ses conceptions religieuses grâce d'une part à l'explicitation qu'il a donné des noms du dieu Aton, et d'autre part à deux séries d'hymnes, que l'on trouve gravés dans les tombes des courtisans à Tell el-Amarna.

LES NOMS D'ATON

Akhenaton attache une très grande importance au nom qu'il a forgé sur le modèle d'une titulature pharaonique - chose tout à fait inhabituelle- pour le dieu Aton.
En effet le nom exact du dieu n'est pas Aton, qui est une abréviation. Les textes parlent de Pa-Iten-Ankh, c'est-à-dire "L'Aton vivant", le Disque vivant (ou le Globe vivant).
Mais ceci n'est encore que l'abréviation d'un nom officiel et didactique beaucoup plus long, véritable explication théologique.

De l'an 1 à l'an 9 du règne

()

"Rê-Horakhty-qui-se-réjouit-dans-l'horizon-en-son-nom-de-Shou-qui-réside-dans-le-disque". On voit figurer dans ce nom "développé" de l'Aton les noms de trois autres divinités classiques de l'Égypte, toutes à connotation solaire : Rê, le dieu soleil, le faucon Horus qui en est la manifestation figurative classique, et le dieu Shou qui représente l'air, l'espace entre ciel et terre.
Ensuite on peut remarquer que les noms divins sont inclus dans des cartouches, ce qui était - en principe - réservé au pharaon.

La signification est claire : Aton gouverne le monde comme un pharaon d'Égypte le fait du Double-Pays. Et c'est une manière de proclamer la consubstantialité d'Akhenaton et du dieu dont il est l'émanation : la royauté d'Aton dans le ciel est de même nature que celle d'Akhenaton sur terre. On peut considérer qu'il y a corégence entre Aton et Akhenaton.

Après l'an 9 et jusqu'à la fin du règne

Akhenaton change le nom du dieu, tandis que sa politique se radicalise : il fait disparaître la forme animale du faucon Horus et le nom du dieu Shou, ne laissant subsister que Rê : "Rê-le-souverain-de-l'horizon-en-son-nom-de-rayonnement-qui-vient-de-l'Aton". D'autres hiéroglyphes divins (Maât, Mout, ...) sont également transposés en signes phonétiques.

Ce gouvernement du monde par l'Aton-roi est également manifesté par l'iconographie du dieu.
On ne sait quel génial théologien a imaginé le célèbre aspect du disque rayonnant (), mais cette idée extraordinaire illustre parfaitement le propos : les rayons issus du disque se terminent par des mains et descendent sur toute la création. Ils embrassent l'univers entier auquel ils donnent vie par l'intermédiaire du couple royal, qui est toujours seul à recevoir le signe de vie ankh .

LES HYMNES

Outre le nom développé du dieu, deux séries d'Hymnes à Aton nous sont parvenus, gravés sur les parois de tombes de hauts dignitaires.
Le Grand Hymne à Aton, n'existe qu'à un seul exemplaire, gravé dans le couloir d'entrée de la tombe de Ay ( et ), tandis qu'on connaît 5 exemplaires du Petit Hymne à Aton.

Ces hymnes, pour originaux qu'ils soient, ne sont cependant pas entièrement nouveaux dans leur inspiration.
Ils font partie des textes les plus célèbres de toute l'Ancienne Égypte et, comme il est fréquent, cette célébrité alimente indirectement des idées reçues ou des rêves parfois bien éloignés de la réalité de la source.

On ne sait pas qui a rédigé ces hymnes à Aton, sans doute le roi lui-même. Mais en tout cas ils sont le reflet de la doctrine officielle. Ils s'adressent à trois personnes : au dieu Rê-Horakhty d'abord, dont Aton est la manifestation visible, mais aussi à Akhenaton et à Néfertiti mêlant inextricablement la louange divine à l'éloge royal.

Ils traitent successivement de deux thèmes : le cycle quotidien du soleil, et la révélation du dieu à son fils Akhenaton.
Ces hymnes prennent la forme de poèmes rédigés maintenant en langue vernaculaire. Akhénaton a en effet élevé la langue parlée du Nouvel Empire en un nouveau langage écrit. Il s'agit là d'une évolution importante (et qui perdurera) puisque jusque-là, les textes canoniques, et en particulier ceux gravés dans les tombes ou sur les parois des temples étaient rédigés en moyen-égyptien, langue qui n'avait plus cours depuis des siècles (pensons au latin dans nos églises…). Dans le souci général de naturalisme qui guide la nouvelle religion, Akhenaton ordonne que désormais tous les textes soient rédigés dans la langue courante que nous appelons néo-égyptien.

Les Hymnes étaient probablement des textes liturgiques destinés à être récités ou psalmodiés lors du culte dans les temples de la capitale. Ce sont des textes dont la haute élévation spirituelle est incontestable.
Alors, écoutons-les (traduction de Grandet et Mathieu):

"Que ton apparition est belle, Aton vivant, seigneur de l'éternité !
quand tu es éblouissant, radieux, puissant,
ton amour est majestueux et grand !
tes rayons éclairent tous les visages,
ton teint étincelant vivifie les cœurs,

car tu as empli le Double Pays de ton amour,
dieu auguste qui t'es formé toi-même !
toi qui as fait l'univers et créé tout ce qui s'y trouve
hommes, troupeaux et tous les animaux
tous les arbres qui poussent sur le sol vivent quand tu te lèves pour eux.
Tu es la mère et le père de ceux dont tu as fait les yeux
Quand tu te lèves, ils voient grâce à toi
Dès que tes rayons ont éclairé le pays entier,
Tous les cœurs exultent de te voir
Car tu es apparu comme leur seigneur".

Tous les hymnes qui nous sont parvenus sont gravés sur les murs de tombes privées.
La seule occurrence connue du Grand hymne se trouve dans la tombe de Ay, tandis que le Petit hymne existe en cinq versions dans les tombes de Meryrê, Any, Ipy, Toutou et Mahou. Tous les hymnes utilisent la première version du nom didactique d'Aton et ont donc été composés entre l'an 5 et l'an 9 du règne.
Leur fonction exacte n'est pas tout à fait claire. L'interprétation traditionnelle qui en fait des textes liturgiques destinés à être récités ou psalmodiés dans les temples est battue en brèche actuellement. Car ces hymnes s'adressent à Rê-Horakhty, manifesté dans l'Aton, mais aussi à Akhénaton et Néfertiti, mêlant ainsi intimement la louange divine et l'idéologie atoniste.
Le contenu des hymnes n'est guère différent, le Grand hymne est seulement plus développé ; tous deux développent deux thèmes principaux : le cycle quotidien du soleil et la révélation du dieu à son fils Akhénaton. Il s'agit de la transcription de l'enseignement dispensé par Akhénaton lui-même (savoir si c'est lui ou ses théologiens qui l'ont imaginé est une question insoluble).
On peut difficilement ne pas voir dans ces hymnes l'élan mystique d'un visionnaire, mais d'un autre point de vue, nous sommes aussi en présence d'un programme théologico-politique fermé, interdisant les gloses et autres exégèses dont les penseurs égyptiens étaient si friands.

Voici comment on peut résumer leur contenu (d'après Pierre Grandet) :

Grand hymne

 :

Lever d'Aton qui remplit l'univers de lumière et le place sous le contrôle d'Akhénaton. Le dieu est loin, mais ses rayons sont sur terre.

Au coucher du soleil, tout s'endort et la terre semble morte.

Le matin suivant, la terre revit, tous les êtres sont en fête et vaquent à leurs occupations.

Aton est le créateur de toutes choses dans l'univers et pourvoit au besoin de sa création.

L'action bienfaisante d'Aton, relayée par son fils Akhénaton, justifie le culte qui est une action de grâce.

Petit hymne

(exemple sur une stèle dans la tombe de Mahou, ) :

À l'aube, les rayons d'Aton, créateur incréé, emplissent la terre, animent les êtres et manifestent la souveraineté du dieu.

La nuit, la terre et tous les êtres sont dans un état voisin de la mort.

Au lever du soleil, la vie renaît en même temps que le culte à Akhetaton, centre de l'univers.

Aton façonne Akhénaton à son image chaque jour ; lui seul connaît le dieu. Celui-ci, éternel créateur du ciel, contemple sa création et la fait vivre grâce à ses rayons. Tous les êtres, par leur comportement approprié, le louent en action de grâce.

La démythologisation de la nuit, avec disparition du grand drame cosmique nocturne

Nous voyons qu'Aton, qui s'est créé lui-même, tient entièrement sous sa dépendance la vie du monde, qu'il renouvelle quotidiennement la création dont il est "père et mère". Il n'y a plus de "première fois" pour la création, cet aspect n'est jamais évoqué dans la théologie amarnienne et cela explique l'acharnement particulier sur les dieux créateurs du panthéon traditionnel dont feront preuve les zélateurs de la nouvelle religion. Le monde est recréé chaque jour au lever du soleil par la lumière émanant du disque, lequel n'a aucune existence ou nature cachée ; la lumière, qui est pure présence, n'a pas besoin de passé mythique ni d'origine lointaine.

Nous touchons là le point fondamental de rupture entre les conceptions religieuses traditionnelles et la conception amarnienne : la démythologisation. C'est dans cette négation de cette grande geste nocturne et dans ses conséquences que réside vraiment l'hérésie amarnienne.

La conception classique

En effet jusqu'à ce moment la réapparition du soleil chaque jour ne pouvait avoir lieu qu'après un gigantesque conflit dans le monde de l'au-delà.
Le soleil du jour, après avoir perdu sa radiance se couchait et continuait son périple nocturne dans sa barque en se rechargeant progressivement en énergie. Mais dans ce trajet nocturne, il devait affronter toutes sortes d'ennemis redoutables qui essayaient de faire chavirer la barque solaire et d'empêcher la renaissance du soleil au matin. C'est de cette manière imagée que les Égyptiens avaient exprimé la tendance à la désorganisation spontanée du monde, que nous nommons l'entropie. Et pour aider le soleil à gagner chaque jour son combat, il fallait l'action combinée du roi rendant les cultes appropriés et des dieux : il fallait que règne la maât.

Dans la nouvelle religion

Tout cet aspect dramatique de la course solaire nocturne disparaît. Il n'y a plus d'Apophis ni de barque divine. Le soleil réapparaîtra obligatoirement, mécaniquement, demain comme il est apparu aujourd'hui. Que l'on fasse quelque chose ou que l'on ne fasse rien, il sera là, les jours et les saisons s'écouleront.
Le soleil a désormais une trajectoire non cyclique, qui s'interrompt la nuit, comme la vie qu'il véhicule à lui tout seul. Le Grand Hymne le dit clairement :"Te lèves-tu qu'ils (les hommes) vivent, te couches-tu qu'ils meurent. Tu es l'existence par toi-même, c'est de toi que l'on vit" ; "dès que tu te couches dans l'horizon occidental, le pays est plongé dans les ténèbres, en état de mort."
La nuit c'est pour les hommes l'expérience de la mort. Toute la vie du monde se passe le jour, la nuit est considérée comme un état de non-vie où il ne se passe rien, qui ne sert à rien ; néanmoins le roi précise que l'astre reste vivant dans son coeur.

Les défunts

Mais le voyage nocturne traditionnel du soleil avait une fonction majeure : réanimer les défunts dans la Douat (le monde souterrain), leur rendre la vie pendant le temps de son périple. Supprimer ce rôle, c'est ipso facto nier l'existence de tout le système traditionnel imaginé pour que les défunts aient une nouvelle vie dans l'au-delà. C'est ainsi qu'Osiris, le dieu traditionnel des morts justifiés et régénérés n'a plus de place dans le nouveau système et disparaît.

Pour Akhénaton il n'y a pas d'autre réalité ni d'autre vie que celle, physique, baignée par les rayons d'Aton. Pour reprendre Assmann, il semble avoir été le premier à trouver une voie qui mène en dehors de la religion.

La maât

L'organisation de la société qui devait tendre à la réalisation de la maât traditionnelle est remise en question. La maât n'a pourtant pas disparu, elle a en fait changé de nature. Certes elle est devenue une vision optimiste du monde, mais mécanique, implacable. Maintenant la maât n'est plus l'œuvre collective de mise en ordre du monde que le roi doit présenter aux dieux (). Elle est partout, immuable, et seul le roi interprète sa volonté.

En fait, maintenant la maât, c'est Akhenaton lui-même ! Ainsi tous ses gestes et paroles deviennent sacrés et les courtisans s'adressent à lui en le nommant"mon soleil", où comme dans la lettre d'Amarna n° 138 "le soleil de tous les pays".
Akhenaton change de ce fait la nature même de la royauté égyptienne qui est maintenant un absolutisme sans limites, comme jamais le pays n'en a connu ni n'en connaîtra après lui. Ce qui doit faire mettre aux oubliettes cette légende tenace d'un roi doux, faible et pacifiste, poète rêveur imprégné d'amour pour toute l'humanité.

L'universalisme d'Aton

Ceci n'empêche pas les Hymnes de représenter de magnifiques morceaux littéraires, notamment par l'approche universaliste qu'on y trouve pour la première fois :

"Astre du jour, grand de prestige, toutes les contrées lointaines, tu les fais vivre, tu as placé le Nil dans le ciel pour qu'il tombe sur elles … le Nil du ciel tu le donnes aux contrées étrangères, tandis que le Nil vient de la Douat pour le pays d'Égypte"
"les langues sont différenciées et les races de même et les peaux séparées pour distinguer les peuples"

Ainsi, Aton est présenté comme un dieu universel, mais Akhenaton lui-même est toujours resté un pharaon d'Égypte et n'est jamais devenu un prophète pour toute l'humanité. Akhenaton est le "Seigneur des deux terres", tandis qu'Aton est "Seigneur du monde". On peut même se demander si le roi avait vraiment l'intention d'imposer le culte d'Aton dans toute l'Égypte? En tout cas, cela n'est écrit nulle part.
Le texte sur les pays étrangers se poursuit par :

"tes rayons encerclent les pays jusqu'aux limites de toute ton œuvre ; étant Rê, tu atteins leurs limites afin de les subjuguer pour ton fils aimé"

On voit dans cette dernière phrase les limites de ce message universaliste : Aton est bien le dieu qui gouverne le monde, y compris les pays étrangers et les ennemis traditionnels de l'Égypte, mais ceux-ci continuent à être considérés exactement comme avant ; ainsi les scènes rituelles très classiques où l'on voit le roi massacrer lesdits ennemis sont représentées à l'identique.
Certes il s'agit de scènes prophylactiques, à visée magique, sans rapport avec la réalité, mais elles sont toujours présentes.

De même, on a voulu déduire de ces textes et du non-interventionnisme militaire du roi qu'Akhenaton était un souverain philosophe et pacifiste. Là encore, il n'en est rien.
Akhenaton, mal conseillé, n'intervient pas militairement en Asie pour redresser un empire égyptien en train de s'effriter. Mais son père Amenhotep III avant lui n'était pas plus intervenu, préférant une diplomatie de l'or à des expéditions guerrières. Rien de neuf donc ici. La seule expédition militaire dont on on a trouvé trace a été menée contre de malheureuses peuplades nubiennes qui osaient se soulever contre l'Égypte : elle a été réprimée avec autant de vigueur que d'habitude.

Mais revenons encore aux Hymnes.
Le lyrisme se poursuit par la louange du créateur : au matin, quand Aton se lève, la terre redevient habitable et est en fête, hommes, animaux et plantes rendent hommage au créateur par leur activité renouvelée.
C'est Aton qui tient toute vie sous sa dépendance puisque

"il produit les germes chez les femmes et change la semence en être humain ".

C'est aussi lui qui donne le souffle de vie, aussi bien à l'enfant dans le sein de sa mère qu'à l'oisillon dans son œuf.
À la fois lointain et proche, il est celui qui prend des millions de formes à partir de son unicité.

Le naturalisme Amarnien

Cette religion d'Aton apparaît comme une religion naturaliste, de contemplation de la nature, œuvre du créateur solaire unique. Ainsi, lorsqu'Aton se lève, on nous dit : "

"arbres et plantes verdoient, les oiseaux se sont envolés de leurs nids et tous les animaux dansent sur leurs pattes, le pays entier fait son travail".

On voit ici s'exprimer ce contexte optimiste : toute la nature est une œuvre du créateur, et elle est donc intrinsèquement bonne.

On considère que l'ordre voulu par le créateur est l'ordre naturel des choses, et qu'il n'y a pas de raison de le modifier. Ceci explique le style si particulier des représentations amarniennes, dont nous avons parlé plus haut.
Non seulement on n'idéalise plus les représentations comme avant, mais on n'essaie plus de cacher les défauts et même on les accentue.
On voit aussi représentées des scènes de la vie quotidienne inouïes! Ainsi le couple royal en train de manger, ou tenant sur les genoux leurs petites filles et les embrassant (vues ).
On remarque toutefois que les canons généraux de la figuration égyptienne restent respectés notamment la perspective couchée, qui font qu'on reconnaît du premier coup d'œil ces scènes comme égyptiennes. De plus vers la fin du règne les outrances des débuts sont abandonnées ; les modèles qu'on a retrouvés dans les ateliers de sculpteurs nous donnent probablement une vraie image du roi et de la reine (vues , , ) tandis que la dolichocéphalie reste parfois présente ()

La fin des hymnes parle du rôle du roi lui-même :

"Disque vivant qui se plaît au ciel chaque jour pour enfanter son noble fils l'unique de Rê, et ce à son image, sans un instant de cesse
il n'est personne qui te connaisse excepté ton fils Akhenaton dont tu as fait qu'il soit conscient de ton dessein et de ta puissance"

et il conclut :

"tous ceux qui s'agitent depuis que tu as fondé le pays, tu les dresses pour ton fils issu de ta chair, le roi de Haute et Basse Égypte Akhenaton et pour la grande épouse royale, son aimée, la maîtresse du Double Pays, Néfertiti"

C'est clair : le roi est le seul intercesseur divin, le seul à avoir reçu la révélation d' Aton et qui puisse la transmettre.

LE CULTE A AMARNA

Alors comment se passe la vie dans la nouvelle capitale ?
C'est bien sûr encore un chantier bourdonnant quand la cour s'y installe. Plusieurs temples dédiés exclusivement à Aton y sont bâtis, dont le grand temple, le principal. Il s'appelle"Gem-pa-Aton", c'est-à-dire "Trouver" ou "Rencontrer l'Aton" (voir ).
Il est très différent des temples dédiés à cette époque aux autres divinités, notamment à Amon. Mais il n'est pas d'un style entièrement nouveau, car il est assez proche des temples solaires de la Vème dynastie, vieux d'environ neuf siècles. Ce rapprochement avec la Vème dynastie est encore prouvé par l'étude faite par Benoit Lurson sur la chaussée montante du complexe pyramidal d'Ounas (dernier roi de cette dynastie) :"j'ai vraiment été frappé par la grande ressemblance entre certaines scènes de cette chaussée (qui, de surcroît, s'inscrivent dans un répertoire commun aussi aux autres chaussées montantes de l'Ancien Empire) et celles qui montrent la cour rassemblée et prosternée autour d'Akhenaton. Je pense qu'il serait très intéressant de voir plus en détail si ces compositions d'Ancien Empire ont pu inspirer les artistes d'Akhenaton". On retrouve cette idée chez Hoffmeier, pour qui Akhénaton a cherché à revenir à un "âge d'or" du soleil tout-puissant, à l'Ancien Empire, mais le voyait comme seul dieu créateur, dont le culte devait être débarassé de ses éléments mythologiques.

Dans un temple traditionnel, le cheminement se faisait de la lumière vers l'ombre, vers le Saint des Saints où reposait la statue du dieu. Ici tout est à ciel ouvert afin que l'énergie vivifiante des rayons d'Aton puisse se répandre sur les centaines d'autels en plein air qu'on avait couverts d'offrandes animales, végétales et de fleurs et où le culte journalier était célébré.

C'est Akhenaton et Néfertiti eux-mêmes qui rendaient le culte au soleil levant chaque matin, conformément à l'idée que le roi se faisait de cette cérémonie, c'est-à-dire avec une accumulation d'offrandes de bouche, présentées dans des temples sans toit construits sur des parcelles de désert vierges. Et l'on peut voir des représentations du roi humblement prosterné devant la divinité qu'il a seul le droit de vénérer sans intermédiaire.
Il existe toujours des prêtres, et même un grand prêtre d'Aton, mais ils ne participent plus directement à l'offrande, à l'entretien de la puissance divine. Prosternés pendant le culte devant le couple royal (et non devant la divinité), leur rôle est purement administratif : ils gèrent matériellement le domaine d'Aton. C'est tout.
Le sens de l'offrande a radicalement changé : elle ne sert plus à entretenir, à renouveler la vie divine chaque jour, mais est devenue une action de grâce (). On offre à Aton une partie de sa création en signe de reconnaissance de sa bonté. On n'en attend rien en contrepartie. Une autre image fréquente est celle du roi faisant offrande des noms du disque solaire au disque solaire ! ()
L'apparition du roi à la fenêtre d'apparition enjambant la voie processionnelle principale () est assimilée à l'apparition d'Aton dans le ciel. Voici une vue de l'endroit où était située cette fenêtre: .

Un autre aspect du culte, c'est la sortie processionnelle du roi lorsqu'il quitte son palais pour se rendre au temple. L'apparition du roi et de la reine est l'équivalent du lever d'Aton.
Ils sont toujours représentés montés sur un char et escortés de policiers et militaires (). Ces déplacements en char tiré par deux chevaux rendent compte d'un aspect important du symbolisme cher au souverain : le mouvement. Akhénaton et Néfertiti se déplacent sur leur char comme Aton dans le ciel et apportent le souffle de vie, comme le montrent les rubans flottant derrière eux.
Ces sorties du couple royal remplacent les anciennes processions traditionnelles des autres dieux et notamment d'Amon lors des grandes fêtes. Mais ici, pas d'oracles, le dieu d'Akhenaton est un dieu silencieux dont seul le roi est habilité à révéler la volonté.
Plus de vrais prêtres, plus d'oracles... Akhenaton a trouvé là un moyen très efficace d'empêcher toute critique de son action politique !
Remarquons également que la pratique de la magie, si importante dans la religion traditionnelle, n'a rien à faire dans le système amarnien et disparaît.

Ceci nous montre, s'il en était encore besoin, que le roi n'est pas du tout le personnage faible et mou que certains se sont plu à imaginer.
Pour tenter d'imposer à l'Égypte des réformes si contraires à ses traditions, pour étouffer toute velléité de résistance dans le pays, il fallait une main de fer, et dans un gant de plomb. D'ailleurs il n'est que de regarder l'attitude de tous les personnages face au roi : jamais en Égypte on ne voit autant de gens courbés devant leur maître, ni autant de militaires et de policiers représentés ().
C'est aussi à Amarna qu'on a retrouvé la plus grande caserne de police de l'Égypte ancienne.
Le choix de l'emplacement de la capitale est également sans équivalent, avec ce cirque rocheux qui entoure la ville de toute part sauf du côté du Nil, constituant une protection naturelle ().

Une autre conséquence majeure du système, c'est que le nouvel ordre du monde est immuable, et que le roi est seul à le fixer.
Et ainsi disparaît la nécessité pour les hommes d'adopter une attitude conforme à la maât. Il faut maintenant une attitude conforme à la volonté du roi. Les statues des dieux, auxquelles les Égyptiens ont de tout temps rendu un culte, sont violemment dénigrées par Akhenaton dans une harangue aux courtisans datant du début du règne : il dit expressément qu'il s'agit d'idoles de pierre sans aucune valeur. On imagine l'effet !
Dans sa religion, nul besoin de statue pour son dieu puisque le soleil est visible par tous. Les seules représentations iconiques admises sont celles du disque rayonnant et du couple royal, statues vivantes.
Ainsi chez les particuliers ce sont des effigies du couple royal qui vont remplacer les statuettes divines devenues inutiles. On en a retrouvé plusieurs exemples dans les maisons d'Amarna, dans de petits autels domestiques. Le culte des particuliers ne pouvant s'adresser directement au dieu, c'est à ces effigies qu'il était rendu ().