TT69, la tombe de Menna

Bien qu'incomplète et abimée, la tombe TT69 appartenant à Menna reste un monument exceptionnel, aussi bien pour l'égyptologues que pour l'historien de l'art, et une magnificence pour toutes les personnes qui ont eu la chance de la visiter. Du fait de cette notoriété, certaines des scènes qui ornent ses parois sont devenues célèbres et sont reproduites dans de nombreux livres d'art sur l'Égypte ancienne.
Cependant, la tombe est loin d'avoir été présentée dans son intégralité photographique, et nous-mêmes n'avons, hélas, pas pu nous procurer les clichés en couleur de toutes les scènes. Néanmoins, nous en avons réuni beaucoup et avons complété les manques par les anciennes images en noir et blanc en noir et blanc de Robert Mond.

Situation - Datation

La tombe thébaine TT69 se trouve dans la nécropole de Cheikh Abd el-Gournah (voir plans ci-dessous), dans la partie appelée "enclos supérieur". Elle fait partie d'un groupe de tombes datant du milieu de la XVIIIe dynastie, qu'on peut situer entre la fin du règne de Thoutmosis IV et le début de celui d'Amenhotep (Aménophis) III, soit autour de 1400 av. J.-C. ; ce groupe comprend les tombes de et . Menna ne nous aide pas : bien qu'il dise de lui-même qu'il est "les yeux du roi dans toutes ses places", il ne nomme jamais ce souverain et nous restons dans l'expectative.

La tombe respecte le modèle en "T" inversé, classique pour l'époque dans la nécropole de Thèbes ouest. Elle se compose d'une avant-cour, d'un passage d'entrée, suivi par une première salle transversale, puis un petit passage médian donne sur la seconde salle, longitudinale.
La tombe est orientée selon un axe nord-est / sud-ouest, donc différent de l'orientation idéale est (lever du soleil, activités terrestres du défunt) - ouest (coucher du soleil, défunt dans le monde inférieur). Mais qu'à cela ne tienne ! Les anciens Égyptiens palliaient ce problème en agissant comme si l'orientation était parfaite, et le décor était placé selon cette orientation symbolique idéale, qui est celle que nous utiliserons dans cette présentation.

Le décor de la tombe n'est pas complet, mais, malgré les manques, la tombe de Menna est une des plus décorées de la nécropole. Rappelons que les raisons pour lesquelles le décor est presque toujours inachevé restent mystérieuses, peut-être tout travail cessait t'il immédiatement au décès du propriétaire ? ou peut-être pensait-on qu'une tombe achevée faisait passer son possesseur de vie à trépas prématurément ?
De nombreuses scènes sont de grande qualité, très vivantes et détaillées et presque toutes occupent l'emplacement que la théologie leur assigne idéalement - ce qui est rarement le cas : la première salle comporte des scènes en rapport avec la vie terrestre, la seconde, qui s'enfonce dans la montagne, est réservée à des scènes funéraires.

On est frappé par la faible quantité de textes parmi tant de dessins, alors que les emplacements pour le disposer ont été tracés, ainsi que par deux séries d'actes de vandalisme : d'une part, les zélateurs d'Akhenaton ont martelé le nom du détesté dieu Amon presque partout ; d'autre part, le visage de Menna (et parfois celui de son épouse, ou d'autres) a presque toujours été mutilé, afin de le priver de sa vie éternelle, sans doute dans le cadre d'une vengeance privée : il ne persiste qu'en deux endroits, tous deux situés sur le mur ouest de la salle transversale (image ci-contre). Il s'agit peut-être d'une erreur de la personne chargée des destructions, car il n'y a pas de texte identifiant le personnage, qui a pu être pris pour un invité.

Histoire moderne de la tombe

La tombe a d'abord été dégagée par la Mission Archéologique française dans les années 1888, travail continué au début du XXe siècle. Robert Mond en particulier reprend, en 1905, le dégagement de la chapelle et des nombreuses sépultures qui s'étaient ajoutées dans la cour, tandis qu'il faut attendre 1910 pour voir un premier relevé du décor par Colin Campbell.
La tombe est ouverte au public depuis les années 1960, et on peut constater les dégâts subis par les peintures depuis cette époque en comparant les photographies de Mond (prises entre 1914 et 1916), celles des années 60-70, et celles plus récentes.

Aujourd'hui, les parois sont protégées par une barrière (voir par exemple ) et des plaques de plexiglas d'environ 1m de hauteur.
Cette indispensable protection entraîne cependant pour le visiteur de fâcheuses conséquences : les vitres étant presque toujours sales, les scènes sont difficiles à examiner et l'impossibilité de prendre du recul n'arrange pas les choses.
Pendant cinq semaines en novembre et décembre 2007, un relevé archéométrique non destructif a été réalisé pour étudier la technique de la peinture égyptienne (voir le au format PDF).

MENNA ET SA FAMILLE

Le propriétaire

Menna exerce la fonction de "Scribe des champs du seigneur du Double Pays", ce qui doit correspondre à une fonction de géomètre ou d'archiviste, un scribe du cadastre en quelque sorte. Parmi ses missions figurent le bornage des champs et l'estimation de la récolte - et donc des impôts - après que l'inondation se soit retirée, sources de conflits permanents avec les paysans.
Dans les inscriptions de la chapelle, Menna porte les titres suivants :
"Le favori du dieu bon (= pharaon), le scribe, le superviseur des labours"
"Grand confident du Seigneur des Deux Terres"
"Les yeux du roi dans toutes ses places"
"Le scribe, superviseur des travaux des champs"
"Superviseur des domaines d'Amon". Ce titre se trouve sur le mur nord de la salle transversale et, il faut le signaler, le nom d'Amon n'a pas été détruit, comme on le voit sur , où le texte en rouge se lit : "pour le ka du superviseur des domaines d'Amon".

La famille

Son épouse

Elle se nomme Henouttaouy (littéralement "Maîtresse du Double Pays") et elle est désignée dans la tombe comme "son épouse, la maîtresse de maison, la chanteuse d'[Amon], Henouttaouy, justifiée auprès du grand dieu". Comme c'est souvent le cas, le mot signifiant spécifiquement l'épouse (Hmt) est remplacé ici par le mot "snt", "sœur" qui désigne aussi bien la sœur que l'épouse, voire d'autres personnes chères au défunt.
Au fil des scènes, Henouttaouy porte des robes différentes, tandis que sa coiffure reste relativement constante. Celle-ci comporte une longue perruque noire dont les mèches terminales sont tressées, entourée d'un serre-tête attaché à l'arrière par un ruban d'où émerge, sur le front, une fleur de lotus ouverte, symbole de renaissance. Dans la scène de pêche au harpon, mais également sur des représentations dans la salle transversale, la perruque présente des mèches relevées et aplaties sur le dessus du crâne ().
Henouttaouy porte différents bracelets aux poignets et autour des bras, ainsi que de grandes boucles d'oreilles rondes.

Les deux fils du couple

Sa , est "Scribe du grain [d'Amon ?]" et aussi "Scribe comptable du grain". Il a été complètement détruite sur le mur nord de la salle longitudinale (), peut-être parce qu'il agissait en qualité de prêtre-Sem, et on sait que, pour des raisons peu claires, les zélateurs d'Akhénaton s'attaquaient aux Sems ; dans la même scène, les visages de Menna et Henouttaouy ont également été détruits, ainsi que le nom d'Amon dans leurs titres respectifs.

Kha est "Prêtre-Ouab". La seule fois où Kha est représenté, c'est en même temps que son frère et il se trouve derrière lui : on peut ainsi en déduire qu'il s'agit du cadet.

Les filles

Le couple a eu au moins trois filles. Elles sont représentées à de nombreuses reprises, mais leur identification précise est difficile en raison de la mauvaise conservation des textes ou des dommages volontaires. Leurs noms ont donné lieu à différentes hypothèses, mais selon Campbell (dans sa publication de 1910) elles sont d'abord désignées comme Henout, (Ne) hem-ta et Kasi (p.87) puis par Ouy, Nofera et Kasi (p.91)

Deux d'entre elles portent le même titre que leur mère, "maîtresse de maison, chanteuse d'Amon", et sont les seules à être représentées avec la mèche supplémentaire sur leurs perruques (mur nord de la salle transversale), à savoir :

Amen-em-weskhet (Henout) désignée comme "celle qu'il aime, la favorite d'Hathor, l'ornement royal, l'aimée de son seigneur (= pharaon) […] Henout".

Nehem-awayt (Nehemet) désignée comme "celle qu'il aime, la favorite [d'Hathor… Ne]hemet, juste de voix". L'épithète maa - kherou, juste de voix, signifie en principe que la personne est décédée.

La troisième fille se nomme Ka-si (ou Kasy) désignée comme "sa bien-aimée Kasi". Il s'agit probablement de la plus jeune, car elle est toujours représentée plus petite que ses deux sœurs.

Aspect d'ensemble et généralités sur la décoration

La tombe adopte un plan classique en "T" inversé. À partir de la cour rectangulaire, on emprunte un court passage qui conduit à une grande salle transversale perpendiculaire. Elle est divisée en deux ailes, nord et sud, séparées par une zone médiane. Au milieu du mur ouest, directement en face de l'entrée, se trouve l'ouverture qui, par un autre très court passage, mène à la seconde partie, plus intime, du monument : la salle longitudinale, qui s'étend d'est en ouest et se termine par une niche dans le mur du fond qui contient les maigres restes d'une statue du couple. En examinant les mesures (sur le plan de gauche), on se rend compte que la tombe est de forme légèrement irrégulière.

Il existe deux chambres funéraires situées dans le sous-sol rocheux. L'entrée de la première se fait par un puits qui se trouve dans l'aile transversale sud ; il débouche dans le plafond (côté est) d'une pièce orientée est-ouest, qui mesure 3m de long et un peu moins de 1,50m de large. L'entrée de la seconde se fait au bout de la pièce longitudinale, par un passage en pente descendante, d'abord rectiligne vers la droite, puis tournant à 90° pour aboutir à une petite pièce orientée également est-ouest, mesurant 2 × 1,50m, peut-être destinée à Menna lui-même.
Ces deux pièces sont closes et on ne peut rien en dire.

Le décor

Dans les chapelles de l'époque qui nous intéresse, deux courants picturaux peuvent être individualisés (Hartwig). L'un d'eux est illustré notamment dans les tombes de Menna, de Nakht TT52, de Djeserkareseneb TT38. Toutes les peintures sont réalisées sur une couche préparatoire de stuc blanc. Les compositions sont plutôt statiques, centrées par une grande représentation du propriétaire avec ou sans son épouse. Les personnages mineurs sont représentés sous forme de petites vignettes vivantes et gracieuses. Les scènes sont régulièrement disposées horizontalement, en général deux ou trois par registre. Les contours du dessin sont nets et précis, avec de nombreux petits détails. Les visages de profil sont plutôt ronds, avec des sourcils arqués et des yeux obliques fendus en amande avec la pupille touchant la paupière inférieure. Les couleurs sont saturées et aux ocres usuels s'ajoutent volontiers du bleu et du vert. Un vernis est souvent ajouté en surface (pas chez Menna). L'ensemble donne un style formel, gracieux, précis, qui semble avoir été sculpté, et qui rappelle d'ailleurs le style de la à Karnak.

Les plafonds

Le peu qui reste du plafond du passage d'entrée conserve quelques traces de la décoration d'origine (). Quant au passage entre les deux salles, il a perdu tout son décor, il ne reste que le rocher brut ().

Dans les deux salles, la décoration des plafonds est du même type, imitant les tentures des maisons des vivants, avec une base de lignes rouges en zigzag délimitant des espaces en forme de diamant dont le fond peut être jaune ou blanc (comme sur la photo ci-contre, salle longitudinale). Trois bandes longitudinales ocre s'étendent selon le grand axe de la pièce, une centrale et deux latérales ; chaque bande est bordée d'une ligne verte et séparée des deux caissons contenant le décor par une zone blanche et deux lignes, une rouge et une noire.
Dans la salle transversale, le décor n'a survécu que dans l'aile sud (), tandis que le plafond de l'aile nord est si mal dégrossi qu'on se demande s'il a été achevé (si c'est le cas, on imagine l'épaisse couche de mortier nécessaire pour aplanir cette surface) ().
Dans la première salle transversale, la zone médiane joignant l'entrée de la tombe à celle donnant sur la salle du fond bénéficiait, comme c'est l'usage, du même type de décor, mais perpendiculaire à celui des ailes ; il ne reste que peu de choses de cette section.
Ainsi étaient délimités deux caissons dans chaque aile, séparés par une zone médiane.

Les bordures des parois

Sur les bords latéraux et la partie supérieure des parois, on trouve une bande très classique, constituée par une succession de rectangles alternativement rouges, bleus, jaunes et verts, séparés les uns des autres par deux lignes noires enserrant une ligne blanche. L'ensemble est limité par deux grosses lignes vertes. Sur le haut des parois, cette frise est complétée par d'autres compositions qui se disposent soit au-dessus (), vue où on trouve deux modèles différents, où en dessous, comme sur . Nous en reparlerons au cas par cas. Dans la pièce longitudinale, un seul type de frise est présent, et toujours au-dessus ().

La partie basse des parois, sous les décors, est soulignée par trois grosses bandes, une rouge, une ocre et encore une rouge, doublées chacune d'une bande noire plus petite (voir image ci-contre). La zone la plus basse, qui représente environ 1/6e de la hauteur pariétale, est peinte en noir jusqu'au sol, ce qui est bien visible dans la salle longitudinale, mais quasiment plus dans la première.
Le décor commence à une hauteur variable, comme on peut le voir à la jonction des murs sud et est de la salle transversale ( où on remarque aussi la barrière de protection).

LA COUR ET LA FACADE

La cour

Elle est presque rectangulaire (voir ), mesurant 9m d'est en ouest et 10m du nord au sud (voir les mesures sur le plan de droite). Son axe dévie légèrement dans le sens antihoraire par rapport à l'axe longitudinal des salles.
On descend dans cette cour en contrebas par une rampe située à l'est, qui comportait peut-être des escaliers à l'origine. De nos jours, la cour est partiellement comblée, cachant à la vue les puits funéraires qu'elle contient, dont Mond a rendu compte en 1905. Par ailleurs, des aménagements modernes en pierres et briques ont profondément modifié l'aspect original des côtés de la cour et de la façade. Du côté ouest du mur sud, au contact de la façade de TT69, s'ouvre l'entrée dans la TT312, plus tardive.

La façade

Si le couloir d'entrée et les salles ont été taillés dans la roche, la façade a été partiellement bâtie, afin de la rendre verticale, puis plâtrée. La restauration moderne a modifié l'aspect d'ensemble du mur d'origine, qui persiste cependant partiellement du côté droit. L'entrée voûtée est bien sûr entièrement moderne et cache celle d'origine. Si on s'en réfère à la description de Mond "Les deux montants de porte étaient inscrits, mais le linteau, lissé au plâtre, ne porte aucune trace de peinture préexistante". Au-dessus de la façade moderne, une plateforme a été aménagée et tous les bords de la cuvette ont été bâtis en pierres afin de retenir le sable et les débris divers ().

L'ENTRÉE

Contrairement à ce que laisserait penser l'aspect extérieur, le passage d'entrée a un plafond plat et non cintré, qui n'est pas parfaitement symétrique (voir ). Sa largeur est de 1m et sa hauteur de 2m. Vu de l'extérieur, les parois semblent avoir perdu leur décoration ; pourtant elle persiste partiellement à la partie interne du passage ( et ), tout comme le plafond. Les deux parois étaient bordées sur les côtés et en haut d'une frise de rectangles et sur le mur gauche, on devine les bandes rouges et jaunes du bas.

Mur gauche (sud symbolique)

La scène que nous voyons a été réalisée par-dessus une autre, qu'on devine sous le stuc blanc dont elle a été recouverte.
Menna, son épouse et une de leurs filles entre les deux, très abimés, sont tournés vers l'extérieur. Menna a les deux mains levées, paumes vers l'avant, en adoration devant le soleil levant. Il est vêtu d'une longue tunique semi-transparente à manches courtes et porte des bracelets. Henouttaouy est encore plus abimée. On reconnaît sa peau jaune pâle, couleur des femmes, et le blanc de sa robe qui laissait le sein droit nu, ainsi qu'une partie de son grand collier. Son bras gauche pend le long du corps, la main agrippant un sistre jaune ; son bras droit est croisé sur la poitrine et sa main serre le contrepoids d'un collier menat en or.
Entre les époux, la petite fille est à peine discernable. Comme sa mère, sa peau est jaune. Dans sa main gauche, elle tient un petit plat sur lequel se trouvent deux miches de pain coniques blanches. On devine à peine qu'elle portait une robe blanche, ainsi qu'un serre-tête bleu et blanc, à l'avant duquel une fleur de lotus était attachée.
Au-dessus des personnages se trouve un grand hymne à Amon-Rê, dont seule la fin est lisible.

Mur droit (nord symbolique)

Il a encore plus souffert que son homologue. Cette fois, le couple entre dans la tombe, et tous deux lèvent les mains en signe d'adoration. De Henouttaouy ne persistent que les paumes des mains. La représentation de Menna a souffert non seulement du temps, mais aussi des profanateurs, puisque son visage a été martelé. On distingue sa perruque et le cône d'onguent qui la surplombe, ainsi qu'une partie de sa cuisse droite. Ses mains et ses bras ont aussi été volontairement mutilés. Menna porte un pagne serré à la taille par une ceinture et une chemise plissée. Il persiste des traces de son collier et des bracelets qui enserraient poignets et bras. Il semble n'y avoir jamais eu de texte d'accompagnement.